Théâtre

Hommage à Georges Werler

Jacques Fansten, réalisateur et ancien président de la SACD, salue la mémoire du regretté metteur en scène, qui siégea au conseil d'administration.

Quand je pense à Georges Werler, quelques mots me viennent aussitôt à l’esprit : rigueur et humour, générosité et liberté. Et coq à l’âne futé.

Bien sûr, depuis longtemps, sans l’avoir rencontré, je connaissais son superbe travail de metteur en scène, notamment son long compagnonnage avec Michel Bouquet, du Neveu de Rameau au Roi se meurt qu’il a repris si souvent, sa fidélité à quelques auteurs qu’il nous avait fait découvrir, comme Mrozek, et j’appréciais son regard à la fois respectueux mais jamais banal sur les classiques qu’il aimait aussi monter.

Je l’imaginais austère parce que rigoureux, renfermé, peut-être même un peu coincé, parce que discret, sans doute à l’écart des autres, parce que modeste et concentré sur son travail.

Mais, quand il nous a rejoints, élu pour représenter les metteurs en scènes au Conseil d’Administration de la SACD, j’ai découvert un homme tout différent, chaleureux, attentif, passionné, souvent drôle.

Bien sûr, il était parmi nous pour défendre les metteurs en scènes, ses pairs, et leur statut d’auteurs auprès des auteurs de l’écrit, c’était la base de son engagement, et il pouvait le faire avec véhémence. Mais, le plus souvent, comme s’il se regardait en metteur en scène qui juge que son interprète en fait trop, il s’arrêtait en plein élan et, soudain, il argumentait plus doucement. Puis il finissait par sortir l’une de ses fameuses pirouettes : il citait, mine de rien, un poète, plutôt incongru, ce qui nous faisait sourire et, finalement, en bon metteur en scène, il nous ramenait à l’essentiel. La discussion pouvait reprendre.

Très vite, nous avons senti combien il s’intéressait tout autant aux autres répertoires qu’au sien, curieux de découvrir ce qu’il connaissait mal, les habitudes ou les difficultés des autres. Il voulait toujours tout comprendre et je me souviens des questions sans fin qu’il pouvait nous poser.

Au théâtre, on dirait que Georges était un "personnage" fort et vraiment original. 

Bien sûr, quand on parlait plus intimement avec lui, il laissait deviner, dans un sourire qui semblait s’en excuser, sa sensibilité très à vif, et une fragilité qu’il préférait cacher.

Je dois dire aujourd’hui combien j’ai aimé le côtoyer et surtout croiser ce regard qui frisait dès que nos débats s’enflammaient un peu.

Mine de rien, parce qu’il avait cette intelligence aiguë de ne jamais la ramener, il était remarquablement attentif au point de vue des autres, et je me suis souvent dit qu’il y avait là sans doute la base de son approche des pièces qu’il choisissait de monter. 

Dès qu’il y avait un affrontement, on sentait qu’il cherchait à trouver comment en sortir tout en respectant les uns et les autres.

Et c’est pour cette raison que, quand il a terminé son dernier mandat, notre CA lui a confié une nouvelle mission : il l’a nommé "Délégué aux Affaires Juridiques". 

Quand des auteurs étaient perdus dans des conflits qui semblaient insolubles, c’est lui qui s’y collait. Et, souvent, pas toujours bien sûr mais bien souvent, il a contribué à les résoudre. Il a joué ce rôle de quasi-magicien qui lui allait si bien pendant quelques années.

Et, quand il venait en rendre compte, évidemment, il accompagnait toujours son récit d’un texte ou d’un poème qui nous régalait.

D’ailleurs, quand il avait fait ses adieux au Conseil de la SACD, là où d’autres font de grandes déclarations, il avait simplement lu un poème de Paul Fort [voir ci-après] qui se terminait par ce vers qui lui ressemblait !

"Je suis libre et demain je peux tout me permettre".

C’était ça, Georges.

Jacques Fansten

 

photo : © Julien Attard / SACD

 

Extrait du PV de la SACD (juin 2013) : 

Pour terminer son mandat en sa qualité de premier vice-président et d’administrateur délégué à la mise en scène, Georges Werler remercie vivement les équipes de la SACD pour leur dévouement et efficacité, et se dit heureux de les avoir côtoyées durant les trois dernières années. Il donne ensuite lecture d’un poème de Paul Fort, Je suis libre :

« Je suis libre. Aussi bien je veux tout me permettre. Je vis, sans dieu, sans lois, ma vie au jour le jour.

S’il me plaît de chanter un refrain déshonnête, j’y vais de mon gueuloir. Fermez tous vos fenêtres !

Non ! pas de sous ! d’honneurs qui sont de petits fours ! Ah ! vous cherchez, messieurs, comment vit un poète ?

Mais du temps, vous savez, du temps. C’est un amour de monstre.

Il se nourrit ? – Du temps, je le répète.

Connais-tu bien l’amour, toi qui n’as pas de maître ? Quel amour ? des beaux-arts ? ou l’amour de l’amour ?

Fi donc ! Celui du Maître en l’Eternel séjour. Je suis libre, et demain je veux tout me permettre. »