Rencontre Pro 24 mai 2019

Sylviane Tarsot-Gillery : « Il faut réaffirmer les conditions dans lesquelles la création peut exister »

La nouvelle directrice générale de la création artistique du ministère de la Culture était l’invitée de Pascal Rogard pour échanger avec les auteurs du spectacle vivant, mardi 2 avril.

 

Sylviane Tarsot-Gillery a été nommée à la tête de la DGCA (direction générale de la création artistique) en novembre 2018, succédant ainsi à Régine Hatchondo qui a rejoint Arte en tant que directrice générale.

Sylviane Tarsot-Gillery, dont Pascal Rogard a rappelé le parcours dans l’administration de la culture, a souligné que son intérêt pour la création artistique était un des fils rouges de sa carrière. Elle a notamment cité ses débuts à la Direction du théâtre et du spectacle (DTS), son poste de Déléguée générale adjointe aux arts plastiques et enfin la direction générale de la BNF, « où la question des auteurs et du droit d’auteur était très présente, le dépôt légal étant une exception au droit d’auteur ». Dans sa feuille de route pour la DGCA, Sylviane Tarsot-Gillery souhaite revenir aux fondamentaux du ministère, soit « remettre l’artiste, l’auteur, le créateur au cœur de notre ambition artistique et culturelle».

Double action sur les questions sociales

Le ministère de la Culture mène actuellement une double action. La première est la mise en place d’une nouvelle organisation interne. « Le ministre souhaite qu’on puisse se placer du point de vue d’un auteur qui peut avoir plusieurs activités et relever ainsi de plusieurs directions du ministère. Entre la DGCA, le CNC, la DGMIC, il existe des problématiques communes qui sont les conditions économiques et sociales de la création. Sur ces questions, le ministère veut être acteur du changement même si ce sont les ministères sociaux qui feront les textes ».

A ce propos, Pascal Rogard a souligné que les auteurs attendaient toujours un décret pour la mise en place de la contribution des producteurs à la retraite complémentaire, ce qui ne coûterait rien à l’Etat et revaloriserait de 1% la rémunération des auteurs. Sylviane Tarsot-Gillery, a précisé que cela ne relevait pas de son ministère, mais a indiqué qu’elle relancerait ses collègues de la direction de la sécurité sociale.

La deuxième action est la récente mission confiée à Bruno Racine sur l’auteur et l’acte de création. Selon Sylviane Tarsot-Gillery, il s’agit de « réaffirmer les conditions dans lesquelles la création peut exister et en quoi aujourd’hui, elle nécessite des évolutions ou des adaptations du droit commun en matière sociale ou en matière économique, ou de droit de la propriété intellectuelle ». La mission entend « associer l’ensemble des acteurs pour imaginer des lignes d’action qui permettent de préserver la place de l’auteur dans le processus de création de richesse » et plus largement « dégager un consensus social autour d’une nécessaire solidarité, comme pour le régime des intermittents ».

Les dispositifs d’aide aux auteurs dans le spectacle vivant

Sylviane Tarsot-Gillery a abordé de nombreux dispositifs qui participent également du soutien aux auteurs dans le champ du spectacle vivant. Elle a ainsi évoqué la commission nationale d’aide à la création de textes dramatiques, gérée par Artcena (Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre) par délégation du ministère de la Culture. Le dispositif qui selon elle « fonctionne bien » permet de soutenir une cinquantaine de projets par an, avec une aide à l’écriture (3 000€) et une aide au montage (16 000€). Le ministère de la Culture a également mis en place un dispositif pour favoriser l'insertion professionnelle en soutenant le compagnonnage entre une compagnie et un jeune auteur ou un jeune metteur en scène. L’aide concerne une dizaine de projets par an et est plafonnée à 15 000€.

En matière de diffusion, le ministère soutient des opérateurs en capacité d’accompagner les auteurs. La subvention la plus importante va à la Chartreuse de Villeneuve-Lez-Avignon, qui, selon Sylviane Tarsot-Gillery,  joue de plus en plus son rôle comme centre national des écritures du spectacle, et dont le soutien a été renforcé dans le cadre de la francophonie (120 000€). Dans un souci de diversité, le ministère soutient aussi d’autres structures plus modestes comme la Maison Antoine Vitez pour la traduction, Théâtre ouvert qui va être installé au 159 boulevard Gambetta à Paris, Ecrivains associés du théâtre (EAT), À mots découverts, pour le passage de l’écriture au plateau ou encore la Fédération d’associations de théâtre populaire (FATP).

Sylviane Tarsot-Gillery a indiqué que le soutien aux équipes indépendantes ainsi qu’aux établissements labellisés participaient indirectement au soutien à l’écriture dramatique, notamment dans des CDN comme Montluçon, qui a fait le choix de promouvoir très fortement l’écriture contemporaine.

Quid de l’observatoire du spectacle vivant ?

Première question de Pascal Rogard : qu’en est-il de l’observatoire du spectacle vivant, dont la loi Création prévoyait la mise en place pour pallier le manque de données du secteur ? Sylviane Tarsot-Gillery a évoqué deux points de résistance : la crainte du diktat du chiffre du côté des professionnels et l’émiettement des employeurs qui rend difficile la définition d’un consensus. Elle a toutefois indiqué que suite à la loi LCAP, le ministère avait créé un système d’informations via la billetterie : Sibil. Il s’agit de faire remonter des données clés sur les spectacles avec notamment le genre et la fréquentation. Il n’y a pas encore de statistiques sur les auteurs contemporains joués mais des indicateurs cibles existent dans tous les centres dramatiques nationaux (CDN), l’enjeu étant à présent d’automatiser la remontée de données de ces indicateurs pour ne plus surcharger les structures de tâches administratives.

Quelles mesures pour favoriser la création contemporaine ?

La deuxième question de Pascal Rogard concernait les mesures pour favoriser la création contemporaine dans les institutions subventionnées, qui, contrairement aux entreprises de l’audiovisuel, n’ont aucune obligation. Selon le directeur général de la SACD, la capacité à s’insérer dans la création contemporaine devrait faire partie des critères dans les nominations. « Les auteurs veulent un  régime social favorable et des aides, mais ils veulent aussi que leur pièces soient jouées », a-t-il souligné. « Le choix d’un auteur ou d’un programmateur est lié à son projet, et le cahier des charges diffère selon la proposition. Mais nous veillons toujours à la place de la création contemporaine dans l’étude des projets, celle-ci ne peut être absente » a répondu Sylviane Tarsot-Gillery.

Quelle politique pour les arts de la rue ?

Frédéric Fort, auteur Arts de la rue, a évoqué trois points concernant son domaine : le petit nombre de Cnarep (centres nationaux des arts de la rue et de l’espace public) en France avec des disparités sur le territoire puisqu’il n’en y en a aucun dans le Grand Est, dans le Centre et en Corse et il n’en existe qu’un seul en Ile-de-France ; la possibilité de diffuser les arts de la rue dans les réseaux des autres labels ; et enfin « la demande légitime » qu’un artiste ou un auteur soit représenté dans les jurys lors des appels à candidature. Sur le premier point, Sylviane Tarsot-Gillery a dit « vouloir continuer le maillage du territoire à la vitesse de [ses] moyens ». Sur le deuxième point, elle était plus circonspecte estimant qu’on demandait déjà beaucoup aux structures labellisées en matière de programmation et de diversité des disciplines. Enfin sur les jurys elle a clairement exprimé son accord : « il y a eu un loupé sur Aurillac mais nous n’avons aucune objection à ce qu’il y ait un auteur dans les jurys ».

Parité : une progression trop lente

Plusieurs interventions ont souligné le manque de parité dans le spectacle vivant. Des chorégraphes ont mentionné qu’au conseil d’administration du festival Séquence Danse, actuellement au 104, il y avait 2 femmes sur 18. Pour Sylviane Tarsot-Gillery, « le spectacle vivant est en retard, ce qui n’est pas le cas d’autres secteurs comme les arts plastiques par exemple », mais selon elle les choses progressent. Une progression trop lente pour Sophie Deschamps, présidente de la SACD qui considère que l’incitation n’est pas suffisante et qu’il faut passer aux sanctions, ainsi que pour Blandine Pelissier, administratrice Théâtre à la SACD, qui a proposé « un fonds malus qui abonderait un fonds bonus ».

Selon Sylviane Tarsot-Gillery, l’appel à candidatures de Villeurbanne, prolongé à cause d’un manque de candidatures féminines, va créer un précédent. « Les expériences antérieures requises pour postuler étaient trop précises et dessinaient, de fait, un portrait robot masculin ». Elle a indiqué travailler en amont avec l’association des centres nationaux et celle des scènes dramatiques pour accompagner les personnes qui le souhaitent à se préparer à diriger des théâtres. Par ailleurs, depuis son arrivée, elle a identifié avec la déléguée au théâtre, Sophie Zeller, toutes les compagnies dirigées par des femmes dont le montant de subvention est inférieur à la moyenne afin de les revaloriser lorsque des iniquités manifestes étaient constatées.

Deux demandes à l’étude

Deux auteurs ont souligné un manque d’aide pour les lieux intermédiaires, seules structures avec le Off d’Avignon, qui offrent une visibilité aux jeunes compagnies. Sylviane Tarsot-Gillery a indiqué que le budget de la DGCA était de 780 M€, dont plus de 70% des crédits d’intervention était affecté au réseau. « A chaque fois qu’on commence à subventionner un lieu il s’institutionnalise et cesse d’être un lieu intermédiaire. C’est naturel et c’est même un signe de réussite, mais il faut alors plus de soutien, plus de subventions, et on ne peut pas suivre à la hauteur des moyens de l’Etat. Il n’y a pas de régulation dans le spectacle vivant, une fois qu’un lieu commence à exister, il ne s’arrête pas, parfois il vit très mal, mais il continue. Il faut trouver les bons moyens d’aide qui ne préemptent pas les budgets ».

Enfin, deux questions ont retenu l’attention de Sylviane Tarsot-Gillery, qui souhaite les étudier :

  • la disparition de la partie « auteur » de la rémunération des directeurs de CDN, passée à la trappe suite à des abus individuels, alors qu’un metteur en scène doit légalement être payé en salaires pour l’exécution matérielle de son œuvre et en droits d’auteur pour la conception artistique.
  • la possibilité d’appliquer le décret sur les congés différés au festival off d’Avignon, ce qui permettrait aux compagnies de jouer trois semaines sans relâche.

 

Béatrice de Mondenard