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Tony Ayres : « En Australie, il est très dur de vivre du cinéma, mais on peut très bien vivre de la télévision »

Le scénariste et producteur télé australien Tony Ayres a présenté deux de ses séries au festival Séries Mania. Il en a profité pour venir à la rencontre des auteurs de la SACD le 19 avril dernier à la la Maison des Auteurs.

Méconnu hors de ses bases, Tony Ayres est un homme qui compte dans l’industrie audiovisuelle australienne. A Séries Mania, il a présenté deux de ses plus récentes séries, The Straits et The Slap, toutes deux diffusées sur le réseau public ABC. Ayres, 50 ans, s’est au départ fait connaître avec deux long-métrages, Walking on Water (présenté à Berlin en 2002) et The Home Song Stories (2007). Mais comme il le raconte lui-même, dans cet immense pays de 22 millions d’habitants seulement, c’est à la télévision que les carrières se font, plus qu’au cinéma. « A l’opposé de la France, a-t-il expliqué, nous avons une industrie cinématographique très faible. Ne sont produits chaque année que 20 films aidés, auxquels s’ajoutent 20 films à petit budget. La part des films australiens au box-office est comprise entre 3 et 5 %. Ce sont les blockbusters américains qui dominent et la fréquentation est dramatiquement en baisse. Pour un auteur, il est très dur de vivre du cinéma, tandis qu’on peut très bien vivre de la télévision. »

Auteur et producteur

D’autant plus, quand comme lui, on saute le pas de la production. « J’ai commencé comme scénariste et j’en avais marre d’entendre mes confrères se plaindre de ne pas avoir le contrôle sur leurs œuvres, alors je suis devenu réalisateur.  Mais j’ai découvert qu’eux aussi se plaignaient tout le temps. J’ai donc fini par m’associer avec le producteur de mes films. » Bientôt rejoints par trois autres producteurs de Sydney, ils fondent Matchbox Pictures, aujourd’hui une des sociétés de production les plus actives d’Australie.  Elle emploie trois scénaristes salariés et Tony Ayres, seul auteur/producteur dans la société, a expliqué développer pas loin de 14 projets de front, allant du polar télé à la série fantastique, en passant par un unitaire consacré à la jeunesse du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, ou encore 2 long-métrages. Le géant américain NBC Universal a récemment racheté en partie la compagnie mais, assure Ayres, Matchbox a conservé « son indépendance d’esprit ». Avec pour credo « les œuvres de qualité », à savoir pour Tony Ayres, des séries feuilletonnantes davantage que des productions formatées « destinées à la grande consommation ». Ses modèles : les séries américaines Boardwalk Empire, Mad Men et Breaking Bad.  « La pire des choses, c’est lorsque le public a de l’avance sur vous et sait ce qu’il va se passer. »

The Slap, projet risqué

The Slap, une minisérie de 8 x 60 minutes adaptée du roman La Gifle de Christos Tsolkias, s’inscrit clairement dans cette ligne éditoriale exigeante. Le livre a eu un succès retentissant à sa sortie en 2008 en Australie et dans le reste du monde. A la différence de la saga mafieuse The Straits, sur laquelle il n’est que producteur exécutif, Tony Ayres est le créateur et showrunner de The Slap. Il a su convaincre Christos Tsolkias, un ami à lui, que c’était à la télé et non au cinéma que sa chronique familiale trouverait sa meilleure expression. The Slap s’intéresse aux conséquences d’une gifle, donnée à un enfant lors d’un barbecue, sur la vie de tous les convives. Chaque épisode donne la parole à un personnage différent. « La gifle est le détonateur qui va révéler les vraies valeurs de chacun, qui ils sont, quelle est leur vision de l’éducation. Le livre parle de la famille, de sexualité, de loyauté... »  Ce qui a surtout séduit Tony Ayres dans le livre, c’est son ton : « La morale y est très tordue. Ceux qui se comportent mal ne subissent aucune justice naturelle et s’en sortent à la fin. Aucun personnage ne se définit comme bon ni mauvais. Tous sont très humains. »

The Slap © ABC

Un paysage audiovisuel australien très divers

Pour ces raisons-là, The Slap représentait, selon le scénariste, un vrai risque pour la chaîne ABC. Un risque largement payé en retour au vu du succès de la série, en termes d’audiences et de récompenses (5 prix glanés aux AACTA Awards, la plus prestigieuse des cérémonies australiennes). « Nous ne nous sommes pas vraiment heurtés à des différends créatifs avec la chaîne, car tout était déjà dans le livre. Ça aide. Sur un texte original, cela peut être plus compliqué. Le seul problème que nous avons eu, c’est que nous n’avions pas le droit de dire le mot « cunt » à l’écran alors qu’il revient tout le temps dans le livre.» Et Ayres de constater qu’il y a aussi sur ABC des règles concernant la représentation de la violence et de la sexualité. « On peut montrer des personnages couchant ensemble mais pas nus, ou alors si on montre de la nudité dans une scène, il ne doit pas y avoir de sexe », s’amusait-il. En Australie comme ailleurs, a-t-il expliqué, les diffuseurs tiennent à garder le contrôle sur leurs programmes. « C’est leur job », a-t-il observé sobrement avant de se féliciter que le paysage télévisuel national affiche une diversité satisfaisante.

L’Australie compte deux opérateurs publics, ABC et SBS. ABC est le plus important. Le gouvernement conservateur qui est resté longtemps à la tête du pays tenait la chaîne en horreur, estime Tony Ayres. Le budget consacré à la fiction s’en ressentait puisque sous ce gouvernement le temps d’antenne alloué à des séries et téléfilms serait passé de 100 heures par an à 10 seulement. L’administration actuellement en place afficherait depuis son arrivée moins de défiance à l’encontre d’ABC et attribuerait donc davantage de fonds à la production d’un plus large éventail de fictions, propice à davantage de prise de risque. SBS se destine, elle, à la promotion des minorités, mais manque d’argent pour produire de la fiction. Sur les quatre opérateurs privés du pays, « la qualité est assez basse mais des gens se rendent compte dans ces chaînes que les attentes du public en matière de fiction se sont élevées et sont prêts à changer les choses ». Des chaînes câblées affichent, elles, de grandes ambitions, proposant une fiction que Tony Ayres juge courageuse.

Des tournages accélérés

Interrogé par l’assistance de la Maison des Auteurs sur  la fabrication proprement dite de The Slap, Tony Ayres a évoqué combien l’écriture de cette série avait changé sa vision du métier. « Jusque-là, je travaillais seul.  Nous avons posé les arches de la série en groupe, à 8. Nous disposions de quatre semaines pour rendre une première version. La puissance de la réflexion collective a été une révélation pour moi. Désormais, l’écriture à plusieurs est mon premier choix. » Pour une mini-série comme The Slap, Tony Ayres a disposé d’1 million de dollars australiens (environ 780 000 euros) par épisode de 60 minutes, et pour une série, il estime que la moyenne tourne autour de 800 000 dollars australiens (environ 620 000 euros). La principale surprise pour le public est venue du nombre de jours de tournage accordé aux équipes : 8 seulement par épisode, à raison de 10 heures par jour, à deux caméras. The Slap a été tournée en 64 jours. Dans ces conditions, il n’est pas toujours possible de procéder à des répétitions, a convenu Tony Ayres. La rémunération des scénaristes est variable mais la grille de tarifs établie par la Writers Guild australienne prévoit un montant de 35 000 dollars australiens (27 000 euros) par épisode.

The Straits © ABC

Des coproductions encore à inventer

Tony Ayres a souligné l’importance des subventions accordées à l’industrie du cinéma australien, « un système extrêmement généreux » selon lui. En combinant aides fédérales et aides régionales sous forme de crédits d’impôt, les producteurs peuvent se faire rembourser jusqu’à 75 % du budget d’un film. Tony Ayres est le premier surpris que l’Australie, avec un tel système, attire si peu de coproductions internationales. Lui-même avoue avoir un temps étudié la possibilité d’adapter un ouvrage mettant en scène une relation franco-australienne, « qui aurait fait une bonne coproduction ». Cela ne s’est pas fait. Mais dit-il, « les producteurs australiens sont très ouverts ». « La clé, c’est de trouver la bonne histoire. »

Pour regarder la rencontre animée par Nicole Jamet en intégralité, cliquez sur les images ci-dessous