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Tags : Cannes , Festival cinéma , Rencontre

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Thierry Frémaux : « Une bonne sélection, c’est l’addition de bons films »

Invité de la SACD le 2 mai dernier, le délégué général du festival de Cannes et directeur de l’institut Lumière a évoqué sa cinéphilie, son travail, sans oublier coulisses et confidences.

Comme à son habitude, Pascal Rogard a évoqué, en préambule, le parcours de son invité. Un parcours atypique, qui a séduit Gilles Jacob, alors qu’au tournant des années 2000, il se cherchait un successeur.

Thierry Frémaux grandit en effet aux Minguettes, dans la banlieue de Lyon. Son père, ingénieur, souhaite participer à « cette idée de service public, qui était de peupler les ZUP ». Il étudie l’histoire sociale, collabore à Positif, entre comme bénévole à l’Institut Lumière à sa création en 1982, avant d’en devenir salarié en 1989, puis directeur artistique en 1997. C’est Claude Miller qui va suggérer son nom à Gilles Jacob.

« Il voulait quelqu’un qui échappait aux rumeurs parisiennes. Ça me faisait très peur, mais en toute modestie, j’ai toujours su que cette proposition m’arriverait, car de tous les gens de ma génération, j’étais le seul à être resté dans l’action culturelle publique », a raconté Thierry Frémaux.

Lyon pour rester « normal »

La proposition lui arrive donc, et Gilles Jacob accepte même qu’il garde un pied à l’Institut Lumière, où il est, selon la formule de son président Bertrand Tavernier, « intransférable ». Thierry Frémaux déclinera d’ailleurs la direction de la Cinémathèque française, comme celle du Cinéma des Cinéastes parce qu’il ne veut pas lâcher Lyon.

C’est là que s’est construite sa cinéphilie. Une cinéphilie ouverte et populaire qu’il dit de « quadruple influence ». Soit celle de son père, « qui n’avait pas de religion en matière de cinéma », du cinéaste Bertrand Tavernier, qui préside l’Institut Lumière depuis sa création, de Bernard Chardère, créateur de Positif et cofondateur de l'Institut Lumière, et de Raymond Chirat, historien du cinéma et fondateur de la documentation de l’Institut Lumière.

C’est aussi là qu’est né le cinéma, rue du Premier-Film (ex-rue Saint-Victor).  « Quoiqu’en pensent les Américains… Ce n’est pas Edison, mais Lumière qui a inventé le cinéma. Il y a eu beaucoup d’inventeurs avant Lumière, il n’y en n’a pas un seul après, ce qui est la preuve absolue qu’une fois qu’il l’a fait, c’était fait », a-t-il ironisé.

C’est là, enfin, qu’il a créé le festival Lumière, festival dont Pascal Rogard a vanté la qualité et la convivialité. « On dit que Cannes rend fou. Lyon m’aide énormément à rester normal, à garder le contact avec les auteurs, le public », a souligné Thierry Frémaux.

« Accueillir tous les cinémas »

A Cannes, la feuille de route est claire : Gilles Jacob formera Thierry Frémaux pendant trois ans, avant de lui laisser les rênes de la sélection. « C’est vraiment un métier qui s’apprend, a insisté Thierry Frémaux. Tant que vous n’êtes pas passé sous les chutes du Niagara de Cannes, tout vous échappe, et Dieu sait que j’étais festivalier de longue date. Je croyais tout connaître, mais finalement je ne connaissais que l’opinion qu’on peut en avoir de l’extérieur. »

Progressivement, Thierry Frémaux élargit la sélection avec la volonté d'accueillir tous les cinémas. Selon lui, Cannes était devenu un peu « solennel » et deux choses manquaient : les nouvelles cinéphilies (les polars de John Woo ou la nouvelle série B américaine popularisée par Quentin Tarantino) et les films grand public, notamment ceux des studios hollywoodiens qui avaient déserté Cannes. Dès sa première année, en 2001, il sélectionne Moulin Rouge de Baz Luhrmann (Fox) et The Pledge de Sean Penn (Warner).

Thierry Frémaux ouvre aussi la sélection à l’animation (Shrek dès 2001, puis Persepolis, Valse avec Bachir…) et aux documentaires (Mondovino, Fahrenheit 9/11). Il crée aussi Cannes Classics afin de mettre le prestige de Cannes au service des œuvres du passé (copies restaurées, rééditions, versions inédites).
Sur le ton de l’humour, Pascal Rogard a demandé si cette ouverture incluait aussi les séries télé, faisant référence à la polémique sur Carlos, d’Olivier Assayas, produit par Canal+ et sélectionné hors compétition à Cannes en 2010. « C’était un acte très innocent, voire naïf »  a répondu Frémaux, qui s’est dit un ardent défenseur de la chronologie des médias.

« Et les comédies ? » a demandé un auteur (Jean Rousselot) dans la salle. Thierry Frémaux a répondu qu’on ne lui en montrait pas beaucoup. Sans doute parce que « les films commerciaux sont traités avec un certain mépris à Cannes ». Il aurait bien montré des films comme Very Bad Trip 2 ou les comédies de Judd Apatow, mais les studios y sont réticents.

Les auteurs, le marché, les médias, et le glamour

Selon Thierry Frémaux, le festival de Cannes repose sur 4 piliers - les auteurs, le marché, les médias et le glamour -, et « ces 4 piliers doivent être à égalité ». En ce qui concerne les auteurs, Thierry Frémaux a précisé que « c’est la mise en scène qui prime », avec à la fois des inventeurs de forme – comme cette année Carlos Reygadas, Abbas Kiarostami, Leos Carax – et des cinéastes « plus classiques, ce qui ne signifie pas académiques comme John Hillcoat avec Lawless sur la prohibition ».

Côté glamour, Thierry Frémaux a souligné la présence cette année de Brad Pitt, « l’un des hommes les plus passionnants d’Hollywood » et de Nicole Kidman.
Enfin, concernant les médias, Thierry Frémaux a indiqué qu’avec la crise, le festival invitait de plus en plus de journalistes, qui, sinon, ne seraient pas envoyés par leurs journaux.

Au fil de la rencontre, il est revenu à plusieurs reprises sur la critique, regrettant que « le pouce levé/pouce baissé » prenne le pas sur l’approche cinéphilique. Il a raillé les étoiles de la presse (Film Français, Screen), expliquant que certains journalistes demandaient la note de leurs confrères avant de donner la leur, voire corrigeaient le lendemain s’ils se sentaient trop isolés. Il a aussi égratigné les dépêches - parfois hâtives - de l’AFP (Marie-Antoinette présenté à tort comme un film sifflé ou la conférence de presse de Lars Von Trier, où l’agence avait repris une phrase tronquée).

« Le Monde nous reproche de ne pas avoir de ligne éditoriale » a aussi dit Thierry Frémaux, expliquant que selon lui, « une bonne sélection, c’est avant tout une addition de bons films » et qu’il refusait de suivre « une ligne opportuniste » à la Marco Muller (directeur artistique de la Mostra de Venise de 2004 à 2011, il vient d’être remplacé par Alberto Barbera). « Je connais les cinéastes qu’il faut pour avoir des bons papiers. Mais ce n’est pas comme ça qu’on travaille. Et les bons papiers comptent de moins en moins par rapport à une opinion qui se formalise via la presse audiovisuelle, Internet et la circulation des idées. »

A double tranchant

« Cannes peut-il être dangereux pour un film ? » a demandé Laurent Heynemann. « Oui, quand ça se passe mal en séance de presse », a répondu Frémaux, prenant l’exemple de Selon Charlie de Nicole Garcia : « Il a été projeté en séance de presse le matin à 8h30 ; à 10h30, il était mort. Il ne s’en est jamais remis. »

Selon Bertrand Tavernier, présent dans la salle, les films les plus exposés sont « les films français attendus ou les très gros films un peu spectaculaires ». Comme Les Choses de la vie, Stavisky, Monsieur Klein, Molière, Le Grand Bleu… Il se souvient s’être battu avec des producteurs et des réalisateurs tels Robert Enrico ou Jean-Pierre Melville pour qu’ils n’aillent pas à Cannes, soulignant que des cinéastes majeurs comme Clint Eastwood revenaient avec un prix de la Commission supérieure technique (CST) avec des films formidables.
A l’inverse, le cinéaste a souligné qu’une sélection cannoise peut être très bénéfique pour des « petits films inattendus », comme Thérèse, Des Hommes et des Dieux, Drive

C’est pour les protéger d’une éventuelle rumeur négative que certains films sont ainsi sélectionnés à Un Certain Regard plutôt qu’en compétition. « Ce n’est pas une question de niveau mais une question de format. A Un Certain Regard, ce sont ceux qui aiment qui parlent alors qu’en compétition, ce sont ceux qui n’aiment pas qui parlent », a lancé Thierry Frémaux.

Outre la compétition et Un Certain Regard, la sélection officielle est aussi composée de films hors compétition, de séances spéciales et « de séances de minuit déjantées », chères à Pascal Rogard, qui s’est enquis du cru 2012.

Jury et palmarès

Sophie Deschamps, présidente de la SACD, a demandé comment se faisait le choix du jury, estimant qu’il ne semblait pas y avoir de cohérence. « Heureusement ! » a répondu Thierry Frémaux avant d’embrayer sur « la cabale » contre Isabelle Huppert. « Le président du jury n’a qu’une voix, et ne choisit pas les autres membres du jury. On lui demande juste s’il a des ennemis », a précisé Thierry Frémaux.

Interrogé sur Patrice Chéreau, il a reconnu que cela avait été plus difficile. « Il y a eu un petit rapport de force. Chéreau voulait attribuer plusieurs prix à peu de films - ce que le règlement interdit depuis que Roman Polanski a donné trois prix à Barton Fink. » Désormais, seuls le prix du jury et le prix du scénario peuvent être associés à un prix d’interprétation, sur dérogation du président du festival. 

A propos de Nanni Moretti, président du jury 2012, Thierry Frémaux a indiqué que ce dernier avait gentiment mis la pression en disant qu’il espérait voir des films qu’il n’aurait pas l’impression d’avoir déjà vu 5000 fois.

Hommage à Claude Miller

La proximité de Thierry Frémaux avec certains cinéastes rend-elle difficile son métier de sélectionneur ?,  a demandé un auteur. « Je n’ai pas encore réussi à trouver une bonne manière d’annoncer une mauvaise nouvelle. Il y a ceux qui le comprennent, et d’autres qui plantent des aiguilles dans une petite poupée blanche avec mon nom écrit dessus », a ironisé Thierry Frémaux, avant d’évoquer Claude Miller, qui a été à chaque fois « grand seigneur ». « On n’avait pas sélectionné Un Secret. Après Cannes, il m’a appelé pour me dire : « Super, j’ai pu finir le film ! Je ne suis pas venu à Cannes mais est-ce que je peux venir à Lyon ? ». Et, on a fait une avant-première géniale. On a vécu des choses qu’on n’aurait pas vécues de la même manière à Cannes ».

Thierry Frémaux a aussi confié qu’il avait pu dire à Claude Miller que son film, Thérèse Desqueyroux, avait été sélectionné à Cannes, juste avant que celui-ci ne sombre dans le coma. Un hommage lui sera rendu lors de la cérémonie de clôture.

B. de M.

Reportage  Photos

Crédits SACD