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Tags : Entretiens de Valois , Théâtre

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Théâtre public et privé : des Entretiens de Valois pour rien, ou presque...

par Jean-Claude Carrière, Louise Doutreligne, Pascal Dusapin, Hubert Colas

Tribune publiée dans Le monde du 26/02/2010

Au cours des 18 mois qu’ont duré les Entretiens de Valois censés donner un nouvel élan au spectacle vivant, beaucoup de réformes ont été envisagées : si certains caressaient l’espoir d’une redéfinition des labels, d’autres esquissaient un nouveau partage des responsabilités entre Etat et collectivités locales ou une association renforcée des auteurs et des artistes à la direction et à la vie des lieux.

A l’arrivée, rien. Ou pas grand-chose. Pourtant, nous ne pourrons pas longtemps faire l’économie des réformes nécessaires, s’agissant de la transparence du secteur, sur la construction de passerelles entre le théâtre public et privé et sur le renforcement de la diffusion des œuvres. Pire, ces entretiens n’ont au final retenu aucune réflexion sur un financement diversifié du spectacle vivant qui s’avère pourtant indispensable à l’heure où la réduction des déficits publics et la réforme territoriale font peser de lourdes menaces sur les investissements de l’Etat et des collectivités locales dans le spectacle vivant.

Faut-il donc que nous ayons l’esprit si binaire et que nous soyons si craintifs pour nous contenter des financements publics ? Faut-il que nous soyons si inconscients pour ne pas envisager de nouvelles ressources alternatives et déconnectées des fonds publics ?

L’urgence est là, inévitable et implacable tant les soucis de création et de culture pèsent peu dans les arbitrages budgétaires face à la dégradation de l’emploi et aux difficultés économiques de nos concitoyens.

Les solutions, aussi, sont là, pour peu qu’on se donne la peine d’aller au-delà des limites intellectuelles et frontalières habituelles. En l’occurrence, des pays aussi différents que l’Italie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Finlande, le Danemark, des villes comme Berlin ont su mobiliser les recettes de la Loterie Nationale et/ou des jeux pour assurer le financement du patrimoine et de la culture. Chez nous, rien de tel. Nous sommes restés hermétiques à ce large mouvement en Europe qui assure des ressources dynamiques et pérennes pour la culture.

Pourtant, l’occasion est unique. Avec le projet de loi sur la libéralisation des jeux en ligne qui va être discuté dans quelques jours au Sénat, une porte s’ouvre pour que la culture en France puisse également bénéficier de ses nouvelles ressources. Elle s’est déjà entrebâillée puisque le secteur du patrimoine devrait percevoir jusqu’à 10 millions d’€ par an grâce au poker en ligne. Il faut désormais élargir cette démarche non seulement à l’ensemble des jeux mais aussi au bénéfice du spectacle vivant.

Rien ne serait pire que d’attendre les bras ballants le tarissement lent mais régulier des financements publics qui, aux côtés des recettes de billetterie, constitue une ressource indispensable et prépondérante du spectacle vivant. C’est l’avenir même de plus de 3000 compagnies de danse, de théâtre, de cirque et de théâtre de rue, de plus de 100.000 intermittents du spectacle, de 8000 ensembles et groupes musicaux indépendants participant à la vitalité de la création, à l’aménagement culturel de la France et également au dynamisme économique des territoires qui se joue.

La moralité même des jeux en ligne a souvent été interrogée voire montrée du doigt par des commentateurs qui se sont notamment déjà exprimées dans ces pages. Ce n’est évidemment pas notre vocation d’apporter notre contribution à ce débat, même si une des réponses pourraient être d’utiliser les profits des jeux d’argent – une partie – pour le bénéfice de la société. Le projet de loi prévoit d’ailleurs un certain nombre de taxes pour financer le patrimoine, la filière hippique ou encore le développement du sport. A l’évidence, le spectacle vivant ne serait pas moins légitime à prétendre et à obtenir de nouvelles ressources provenant de ces jeux.

La France a toujours eu un rôle d’éclaireur pour la défense et la promotion de la création et de la culture. Elle doit aussi apprendre à s’inscrire dans la lignée des bonnes expériences de ses partenaires européens quand celles-ci peuvent permettre un financement plus sûr, plus dynamique et plus ambitieux pour le spectacle vivant qui n’a jamais pu trouver d’autres financeurs que l’Etat ou les collectivités locales.
 
On a coutume de dire que la qualité d’une politique publique en faveur du spectacle vivant se mesure à l’aune de la génération d’auteurs qu’elle est capable de faire émerger. C’est vrai. Nous pensons aussi que cette politique publique doit aussi reposer sur des piliers de financement forts et diversifiés, sauf à considérer qu’une ambition sans moyens peut être mère d’une politique efficace. Nous n’y souscrivons pas !