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Tags : Témoignage , Théâtre

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Témoignage de Yanick Lahens, auteur haïtien

"Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit."

Jean-Marie Ozanne, qui devait recevoir l’auteur haïtien, Yanick Lahens, dans sa librairie Folies d’encre à Montreuil, pour des lectures de ses textes, nous fait part de la lettre qu’il a reçu de l’auteur resté dans son pays après la catastrophe.

Le vendredi 29 Janvier, nous devions recevoir Yanick Lahens. Elle est restée près des siens, en Haïti. Pour autant, nous avons maintenu la soirée, et tenté de donner vie à son œuvre. Après les lectures (fort belles, au demeurant), nous avons discuté avec Sabine Wespieser, son  éditrice. Sabine a lu une lettre de Yanick. Cette lettre, toutes les personnes présentes ont souhaité la recevoir. Avec cet envoi, ce sera chose faite. Mais, à ceux qui n’étaient pas présent, je me permets un conseil: lisez cette lettre, cette exemple d’humanité, cette définition de littérature.

Jean-Marie Ozanne

 

Comment écrire et quoi écrire?

Je ne suis pas avec vous aujourd’hui. Je le regrette beaucoup. Mais vous comprendrez bien que le tremblement de terre du 12 janvier me retient encore dans mon pays au milieu des miens. Cet événement si éprouvant soit-il n’est pas parvenu à éteindre l’écrivain en moi qui se pose aujourd’hui plus que jamais les questions suivantes: quoi écrire et comment écrire?
 
J’ai commencé par tenir une chronique avec une simple comptabilité des faits et une description que je voulais la plus précise qui soit des dommages. Et bien sûr la détresse. Celle lointaine d’inconnus croisés dans les rues, dans les abris, dans les centres hospitaliers et celle plus proche d’un voisin dont nous avons suivi impuissants, la lente agonie sous les gravats du Ministère de la Justice, celle de cette jeune femme que nous avons hébergée et qui tous les matins jusqu’à la tombée de la nuit se rendait à cet hôtel qui s’était éffondré pour finalement repérer sous les décombres après dix jours le téléphone portable de son époux juste à coté de sa main puis son corps cinq jours plus tard.
 
J’ai commencé à le faire et il fallait le faire. Et puis deux images sont venues me rappeler et me convaincre que mon rôle d’écrivain ne pouvait pas se résumer à une comptabilité macabre ou à une simple transcription des faits mais consistait à inventer un monde qui amplifie, prolonge ou fait résonner précisément celui-ci.
 
La première image est celle d’un enfant sorti des décombres, les bras levés au ciel, un sourire comme un fruit de saison et qui dit à sa mère “J’ai soif et j’ai faim”. La deuxième est celle d’une jeune-fille aux abords d’un marché qui trois jours après le séisme se fait tresser les cheveux et se regarde dans un miroir. J’ai aimé ce garçon qui disait oui a la vie, qui faisait presqu’un pied de nez au malheur et regardait l’avenir avec des soleils dans les yeux. Pour la deuxième image je me suis dit que quand les jeunes filles veulent encore être belles pour courir au devant du désir et des mots à fleur de peau, tout espoir ne peut être perdu. Tous deux me ramenaient à une vérité essentielle: ne pas célébrer la vie malgré tout, ne pas la transformer par l’art ou la littérature, c’est nous faire terrasser une deuxième fois par la catastrophe.
 
Alors j’ai eu hâte de retrouver toutes ces sensations que je ne connais que trop bien devant ma feuille blanche et mon clavier. D’abord celle d’être en retard sur la vie. Ensuite celle de vouloir tourner autour des mêmes interrogations. En tentant d’y apporter des réponses quelques-unes de forme, d’autres de fond en sachant qu’à ces questions je n’apporterai que des réponses provisoires appelées à se renouveler toujours. J’aime la force que cet acte requiert. Parce qu’écrire ce n’est pas seulement tracer des mots, “il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit”. J’essaie en ces jours difficiles d’accumuler un peu de cette force pour transcender l’événement et arriver de nouveau vers mes lecteurs avec des mots qui sauront les toucher comme des mains.

Yanick Lahens, Haïti le 28 janvier 2010