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Rodolphe Belmer : « la série est une industrie d’expérience »

Rodolphe Belmer, directeur général de Canal+, et Fabrice de La Patellière, directeur de la fiction, étaient les invités de la SACD, le 15 février dernier.

Quatre mois après être venu exposer la stratégie du groupe Canal+, Rodolphe Belmer est revenu à la SACD, accompagné de Fabrice de la Patellière pour évoquer la ligne éditoriale en matière de « création originale », terme choisi par la chaîne pour désigner sa fiction.

Fabriquer des programmes locaux de classe mondiale. Telle est la stratégie de Canal+ pour survivre dans un environnement concurrentiel. Résumant brièvement la politique qu’il avait développée le 19 octobre, Rodolphe Belmer a souligné que la chaîne se recentrait sur les programmes français, tout en cherchant à mieux les financer afin de parvenir à une « production value » qui supporte la comparaison avec les programmes américains. D’où l’entrée dans les chaînes gratuites, qui pourront apporter leur part de financement. D’où la politique d’expansion internationale, comme en Pologne, où le groupe français est en train de devenir le premier opérateur privé de télévision.

La création originale bénéficie actuellement d’un budget de 40 M€ par an - pour environ 3 à 4 séries et 3 téléfilms - et représente 22 prime time par an. Sa part d’audience est en moyenne de 15% (soit 4 points de plus que la moyenne de la chaîne). L’audience n’est toutefois pas le seul critère de la chaîne, comme l’a rappelé Rodolphe Belmer, en répondant à un auteur qui souhaitait connaître le seuil en dessous duquel la chaîne arrêtait une série. « Nous vendons des abonnements. Notre objectif n’est donc pas que tout le monde soit un peu content en même temps, mais que chacun soit très content à un moment », a-t-il indiqué, précisant que l’image de la série sur sa cible entrait aussi en ligne de compte.

Une fiction déclinée en quatre formats

Fabrice de la Patellière a détaillé les différents types de fiction qui composent la ligne éditoriale de Canal+ : les films unitaires politico-historiques, les séries « drama » en 52’, les séries de comédie en 30’ et les séries internationales.

  • En matière de films unitaires, Canal+ poursuit sa politique, initiée voici 6 ou 7 ans : des sujets assez « touchy » et une réalisation confiée à des réalisateurs de cinéma. « Pas par snobisme, mais parce qu’ils ont un regard et une manière de travailler différente », a indiqué Fabrice de la Patellière, qui a cité trois films en cours : Yann Piat, Chronique d'un assassinat (Antoine de Caunes), L'Affaire Gordji, histoire d'une cohabitation (Guillaume Nicloux) sur la cohabitation Chirac-Mitterrand et Les Anonymes - "Un' Pienghjite Micca" (Pierre Schoeller) sur l'assassinat du préfet Erignac. Au total, 15 téléfilms ont été réalisés à ce jour et composent « une sorte de collection », qui ne devrait toutefois pas se poursuivre indéfiniment car les sujets s’épuisent.
  • Concernant les séries de 52’, « le format par excellence de la TV », quatre séries sont aujourd’hui « installées à l’antenne » : Engrenages (tournage de la 4e saison, écriture de la 5e), Mafiosa (4e saison bientôt en diffusion),  Braquo (3e saison en écriture) et Maison close (2e saison en tournage). Fabrice de la Patellière a également cité une série fantastique en préparation, Les Revenants de Fabrice Gobert, qui constitue un enjeu important pour la chaîne. Il a aussi évoqué l’avenir en indiquant que Canal+, qui avait jusqu’ici produit essentiellement des séries chorales à partir d’univers définis (journalistes, flics, prostituées…), réfléchissait désormais à renforcer « la promesse de fiction », en mettant en exergue un personnage ou une intrigue. Selon lui, scénaristes et producteurs partagent cet avis. Autre orientation souhaitée : la recherche d’un meilleur équilibre entre feuilleton et série - sur le modèle des Soprano - afin qu’on puisse regarder les épisodes indépendamment les uns des autres.
  • D’un format de 30’ - pour se distinguer du 90’ répandu sur les autres chaînes -, les séries comédie sont plus récentes (Platane ou Kaboul Kitchen). Elles doivent répondre aux attentes du prime time sans être trop répétitives car elles sont programmées à raison de 3 épisodes par soirée. Plusieurs développements sont en cours.
  • La fiction d’envergure internationale en langue anglaise se poursuit avec d’une part des séries longues (XIII, Borgia, dont la 2e saison est en écriture) et d’autre part des mini-séries événementielles comme Le Vol des cigognes (2 x 90’) réalisé par Jan Kounen d’après le best-seller de Jean-Christophe Grangé.
  • Enfin, des coups de cœur  - hors format - sont toujours possibles, comme Working Girls ou Les Lascars. En revanche, la chaîne a abandonné l’idée de produire des programmes spécifiques pour le Web, au profit de contenus liés aux séries à l’antenne : un jeu immersif pendant la diffusion de Braquo, ou des vidéos pour donner des nouvelles des personnages d’Engrenages, entre deux saisons.

L’entrée dans le gratuit va-t-elle infléchir la politique de Canal+ ?

Pascal Rogard, qui animait les débats, s’est enquis de l’articulation entre la ligne éditoriale des chaînes gratuites et celle de Canal+. « Le cœur de la stratégie reste Canal+ avec une ligne éditoriale variée, innovante, avant-gardiste, transgressive. On ne va pas abdiquer, on va s’adapter pour le gratuit », a indiqué Rodolphe Belmer, précisant que toutes les séries ne passeraient pas sur Direct 8 et que certaines pourraient avoir une version spécifique pour le gratuit.

Le directeur général de Canal+ a annoncé que Direct 8 (mais pas Direct Star à ce stade) mènerait une politique de production originale, une des pistes étudiées étant les programmes courts (7’). En ce qui concerne le cinéma, la programmation sera dans un premier temps constituée de films de catalogue, mais une politique de coproductions se développera au fur et à mesure de l’augmentation du chiffre d’affaires. La grille de rentrée est prévue pour le 15 septembre (à condition que le Conseil de la concurrence donne rapidement son aval).

Le modèle américain

Le modèle américain a été comme souvent au cœur des débats. Fabrice de la Patellière est revenu sur le choix d’un scénariste anglo-saxon (Tom Fontana) pour Borgia, et plus généralement pour les séries internationales. Selon lui, ce choix s’impose pour deux raisons : d’une part parce qu’il permet de réunir plus facilement des financements internationaux et d’autre part parce que la langue de travail (« et d’écriture », insiste-t-il) des coproductions internationales est toujours l’anglais. « Cela dit, on n’exclue pas d’intégrer des Français bilingues dans les équipes d’écriture », a indiqué Fabrice de la Patellière, précisant qu’une jeune scénariste, issue de la Femis, partait faire un stage dans l’équipe de Tom Fontana pour la saison 2 de Borgia.

Interpellé sur ses déclarations dans la presse à propos des scénaristes français et de leurs difficultés à écrire des séries, Fabrice de la Patellière a répondu en substance : « Je comprends que la comparaison avec les Américains soit difficile pour les scénaristes français, mais on ne peut ignorer qu’il existe aujourd’hui un modèle dominant sur la série, et que ce modèle est américain. Cela ne signifie pas qu’on est moins intéressant, et je pense au contraire qu’on a énormément de talents en France, et plus on travaille avec les Etats-Unis plus on s’en rend compte. Mais on n’a pas inventé la série il y a 50 ans, on n’a pas l’industrie, le volume, le système qui permet aux jeunes de se former. Les Américains ont un métier énorme…  En France, le marché est tel que les scénaristes n’ont pas eu beaucoup l’occasion de s’exercer. On a  trop tiré sur le modèle des 90’ à héros récurrents. Mais on doit rester décontracté parce qu’on a l’histoire, la culture, les talents… ». Ce à quoi Rodolphe Belmer a ajouté : « C’est vraiment une industrie d’expérience. Sur des séries comme Engrenages et Mafiosa, les progrès sont spectaculaires d’une saison à l’autre ».

Mais jusqu’où suivre le modèle américain en termes d’épisodes, d’écriture en groupe… ? Fabrice de la Patellière a tenu à rassurer les scénaristes : « Chaque série trouve son propre modèle. On n’impose pas de writing room et chaque série a un seul créateur. Tant qu’on produit 8 épisodes tous les 2 ans, on peut écrire à 1, 2 ou 3. Toutefois, si on passe à 12 épisodes par an, ça deviendra difficile pour un scénariste d’écrire tout seul. »

Selon Rodolphe Belmer, l’objectif est bien à terme de produire 12 épisodes par an, mais cela pose actuellement deux types de problèmes : le savoir faire et la question des droits. « Il n’est pas question de remettre en cause le droit d’auteur mais le copyright est plus adapté à l’industrie », a-t-il déclaré. Ce à quoi Pascal Rogard a répondu que cela s’accompagnait de 500 pages de convention collective.

B de M

La  rencontre  en  images

Crédits SACD