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Rencontre avec René Bonnell : le compte-rendu

Pascal Rogard a interrogé René Bonnell sur la situation du cinéma en salles et la participation des chaines (Canal +) sur le financement des films

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Reportage photos

Crédits Julien Attard / SACD

Invité le 8 mars par Pascal Rogard pour la sortie de son dernier livre, Mon cinéma de Cannes à Canal+. Itinéraire d’un distributeur gâté. (Balland), René Bonnell a répondu aux questions des auteurs de la SACD.

Le parcours professionnel de René Bonnell

René Bonnell a raconté les périodes clé de sa carrière, telles qu’il les a racontées dans son livre, qu’il veut « un témoignage sur une période de l’industrie du cinéma, qui commence avec les multiplexes et se termine avec le numérique, soit 30 ans de bouleversements extraordinaires ».
Tout commence en 1967. René Bonnell anime le ciné-club universitaire de Sciences Po, quand il reçoit une annonce du Festival de Cannes, qui souhaite mettre au concours une place de Juré. Le jeune étudiant tente sa chance, réussit le concours et se retrouve « propulsé dans le monde mythique du cinéma ». En rentrant, il décide de ne plus faire de thèse sur la monnaie, mais sur l’économie du cinéma. Celle-ci est éditée sous le titre « Le cinéma exploité » et rencontre un bel écho. Invité à en parler à l’émission « Le Masque et la plume », il y rencontre Daniel Toscan du Plantier, qui lui propose de prendre en charge la distribution chez Gaumont, où il restera de 1978 à 1982. Il démarre ainsi une carrière dans l’industrie du cinéma qui le mènera ensuite à Canal+, la grande aventure de sa vie professionnelle, puis à France Télévisions.

Canal+

Sollicité par Marc Tessier en 1982, alors n°3 d’Havas, René Bonnell participe à l’élaboration de la chaine et y restera jusqu’en 1996.  
Les débuts sont très difficiles. Personne n’y croit. La droite dit que c’est une chaîne de gauche. La Gauche dit que c’est une chaîne pour riches. Il faut convaincre les producteurs de cinéma de vendre des films, les chaines de télévision de céder le premier passage. A cela s’ajoutent des problèmes techniques, qui font que le jour du lancement, un abonné sur deux a une image brouillée.  En 1985, sentant la fin approcher, René Bonnell décide de diffuser ses plus belles cartouches en juin (au lieu de septembre). La presse jusque là hostile devient favorable, et les abonnements montent en flèche, passant de 5 000 début 1985 à 80 000 en septembre de la même année.
Commence alors la grande époque Canal+, avec le développement que l’on connaît. La chaine joue un rôle clé dans le financement des films en France, mais aussi dans les pays européens voisins (Almodovar, Moretti, Frears…).
Aux Etats-Unis, René Bonnell est « l’homme qui ne signe pas d’outputs deals ». La progression de Canal+ est effectivement  telle que les prix exploseraient s’ils étaient fonction du nombre d’abonnés (3$ par abonné pour les gros films). René Bonnell signe donc les films flat, ce qui lui assure de belles marges quand il diffuse les films un an plus tard avec 500 000 abonnés de plus, mais il se rend compte que Canal+ doit produire lui-même. C’est ainsi que Canal+ crée Studio Canal avec l’ambition de produire une dizaine de blockbusters par an (JFK, Basic Instinct, Terminator…). « Cela permettait de répondre à Disney : Non, je passe, je n’achète pas cette année », raconte Bonnell.
L’aventure américaine a aussi « un côté sombre » avec Carolco, « une erreur collective de Rousselet, Lescure et moi ». « C’était la bonne compagnie mais elle n’était pas assez capitalisée », dit René Bonnell.

Dialogue avec la salle

Pascal Rogard a ouvert le bal des questions en demandant à René Bonnell quelle était sa vision du cinéma français ?
Pour René Bonnell, la production est un peu trop abondante : « 260 films c’est un peu trop, sachant qu’en 1957 année de pointe de la fréquentation, il y en avait environ 130, et que plus des deux tiers d’entre eux font moins de 100 000 entrées. Cela dit, dans une industrie de prototypes, l’optimum est le maximum car on ne sait jamais quel film va marcher ».
Selon lui, il y a au moins trois raisons d’être optimiste :
1. Le système français est très sophistiqué et génère 1 à 1,5 milliard d’euros, d’investissements par an, quelque soit les résultats de la branche.
2. C’est une activité culturelle à fort multiplicateur d’emplois.
3. La fréquentation reste très élevée, malgré la concurrence du DVD et de la Vod, car le public a de plus en plus de loisirs individualisés et a besoin de spectacles collectifs. La fréquentation devrait, selon lui, se stabiliser autour de 250 millions d’entrées par an.

 

Sylvain Rigollot s’interroge sur la responsabilité des diffuseurs dans la bipolarisation actuelle de la production.
Selon René Bonnell, le fait que Canal+, qui préachetait 99% des films à ses débuts, n’intervient plus que dans deux films sur trois*, déséquilibre le financement de la production. Quand il n’y a pas Canal+, les autres financiers prennent peur, et on voit de plus en plus de films financés avec une région et une sofica, avec un budget entre 800 000 et 1,5 million d’euros.
René Bonnell estime qu’il faut  « rendre plus généreuse l’aide publique pour les premières entrées  afin de consolider les producteurs, ce qui est d’ailleurs en train de se mettre en place » (décret du 4 février 2011, dit décret Club des 13)
Un deuxième levier serait d’inciter les diffuseurs européens à acquérir des films européens non nationaux, via une contribution sur leur chiffre d’affaires. « C’est une idée qui m’est chère et sur laquelle je vais m’exprimer bientôt » a-t-il déclaré. Enfin, René Bonnell estime qu’il faudrait aussi renouveler les sujets du cinéma français.

Patrick dell’Isola, auteur-réalisateur, comédien et producteur, souhaiterait que le CNC crée un cinéma d’Etat pour programmer un cinéma plus exigeant.
René Bonnell précise que « le CNC a pour mission de gérer la règle de droit du secteur et à gérer les finances, pas de faire de la programmation ». Il croit plutôt à des initiatives décentralisées, en s’appuyant sur les collectivités territoriales et les salles municipales. Il pense qu’il faut toutefois être inventif en termes d’animation, car il est devenu difficile d’intéresser les jeunes à ce type de programmation cinéphilique et exigeante.

Jacques Richard, auteur-réalisateur, observe qu’il y a beaucoup moins de films artistiques et audacieux, et que les producteurs d’aujourd’hui prennent moins de risques que leurs aînés.
« Il y a deux écoles de production, l’école Dorfmann et l’école Silberman. Les premiers partent avec une impasse par peur de s’ennuyer, et les seconds n’y vont pas, s’ils n’ont pas 120% du financement », a répondu en substance René Bonnell. Selon lui, Serge Silberman a fait beaucoup plus d’émules que le premier… mais cela s’explique par l’évolution du système : "aujourd’hui, le financement d’un film se fait via les obligations de dépenser et les crédits affectés »  et « monter un film c’est avoir assez de talent et de métier pour récupérer ces préventes et avoir ce petit sur-financement pour les imprévus et les frais généraux ». Selon Bonnell, « cette démarche induit nécessairement de faire appel à des noms et des formules. Ce n’est pas une loi, mais une tendance ».

Jacques Laurent intervient pour dire qu’il ne parlait pas de risque financier mais de risque artistique.
Pour René Bonnell, « quand il y a risque artistique, il y a très souvent aussi risque financier ».

Artus de Penguern, auteur-réalisateur, demande comment empêcher TF1 et M6 de se désengager de la production de films.
René Bonnell répond que s’il n’y avait pas d’obligations, TF1 et M6 n’investiraient effectivement pas dans le cinéma, mais que les obligations sont la contrepartie de la gratuité de la fréquence, et que celles-ci sont dans la loi, donc difficiles à remettre en cause.

Mme Perez, auteur et réalisatrice mexicaine, constate que le marché du court métrage est très ouvert en France, mais qu’il est très difficile de passer du court au long et demande des conseils…
Réné Bonnell confirme que la France produit 450 courts métrages par an, et que le court bénéficie de soutiens divers. Il lui recommande de contacter les producteurs et de leur montrer ses films, ajoutant qu’elle peut même prétendre à des aides, sans producteur.
Pascal Rogard ajoute que l’avantage du système français est qu’il est très ouvert et qu’on est sûr d’être lu, comme à l’Avance sur recettes. Selon lui, « les réalisateurs qui arrivent à se faire un nom dans le court métrage arrivent à se faire produire ».

Alric Mercier, scénariste, remarque qu’on voit très peu de films européens en France, et demande où en est le rêve de Toscan du Hollywood européen ?
« Il y a 3 étages à la fusée, a répondu René Bonnell. Le premier est de réactiver la consommation intra-européenne, le deuxième est d’activer les échanges entre producteurs européens, et le troisième - les mécanismes de financement - se greffera alors tout naturellement, ce qui est d’ailleurs en train de se passer, avec l’Ifcic qui européanise le système français. Mais il faut partir de la consommation ».

Bertrand Van Effenterre, auteur-réalisateur, demande si une nouvelle chronologie des médias, basée non pas sur le type d’exploitation (salle, vod, chaine cryptée, chaine en clair…) mais sur le montant investi serait envisageable.
René Bonnell répond que « contrairement aux Etats-Unis où huit grands groupent dominent le marché et assurent la régulation, il faut en France une régulation, car personne n’a le poids économique suffisant pour empêcher les comportements délinquants ». Il estime qu’aucune salle n’acceptera jamais de montrer un film après Canal+, mais qu’ « on pourrait probablement imaginer au-delà des délais de référence, un autre curseur basé sur les investissements, avec des exclusivités ».
Pascal Rogard ajoute que « si on appliquait l’idée, le grand gagnant serait Canal+, et que la Vod passerait systématiquement derrière Canal+, ce qui serait une prime à la position dominante ».  

*En 2010 Canal+ a produit 66% des films d’initiative française (133 sur 203 films) et 59% des films agréés (133 sur 261 films)

A  lire

Mon cinéma de Cannes à Canal+ : itinéraire d'un distributeur gâté
Editeur : Balland - 316p.