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Rencontre avec Laurent Sorbier, directeur général de MySkreen

Laurent Sorbier a présenté l’activité de MySkreen et évoqué l’avenir des offres légales d’œuvres audiovisuelles et cinématographiques.

Le débat était animé par Pascal Rogard

En  images

Reportage photos

Crédits SACD

Laurent Sorbier a présenté la société MySkreen, dont il est le directeur général, et les effets des nouveaux modes de consommation sur les modèles économiques.

I- Le modèle MySkreen

MySkreen a été créé en 2008 par l’ancien directeur des nouveaux médias du Figaro, Fréderic Sitterlé, et a pour actionnaires le groupe Figaro, le groupe Dassault et les fondateurs. « A partir d’un constat simple - qui était que l’audiovisuel serait le prochain secteur à passer à la moulinette du numérique après la musique et la presse –l’idée était d’anticiper la migration de valeur », explique Laurent Sorbier. Le premier objectif de MySkreen est ainsi de simplifier l’accès à l’offre légale, aujourd’hui freiné par quatre éléments :

  • le morcellement des contenus : 55 plateformes de VàD, 26 plateformes de télévision de rattrapage pour environ 40 000 contenus payants, dont 7 à 10 000 films. Il n’y a pas d’exclusivité en VàD, un programme peut donc être sur 3 ou 4 plateformes différentes et aucune d’elles ne propose plus de 30% de l’offre.
  • la recherche via Google conduit aux offres pirates mais rarement aux plateformes légales.
  • la mise en œuvre est complexe car il faut créer un compte et installer un lecteur vidéo (player), assorti éventuellement de DRM. C’est d’autant plus dissuasif que la mise en œuvre de l’offre pirate est très simple.
  • les catalogues des plateformes légales sont bien moins riches que les offres pirates et  beaucoup de films du patrimoine cinématographique mondial ne sont pas disponibles en VàD.

Pour pallier ces obstacles (en tout cas les trois premiers), MySkreen propose l’indexation de tous les contenus disponibles sur Internet, le visionnage en un clic, et une distribution « contextualisée », au sens où elle permet d’apporter le contenu au plus près de son audience

1- L’indexation
Le site de Myskreen (myskreen.com), en ligne depuis juillet 2010, a bénéficié de 18 mois de développement pour constituer la base de données. Il indexe 280 sources différentes, et permet d’accéder à 1,4 millions de contenus, soit 99,9% de l’offre légale. Chaque programme fait l’objet d’une fiche descriptive et d’une liste des sources où le trouver, en salles, en DVD, et en VàD. S’il est disponible en VàD, le site recense les différentes plateformes avec les caractéristiques principales (VO/VF, 16/9e, SD/HD) et le prix.
Il reproduit également la grille TV qui permet de savoir si les programmes sont disponibles en catch up.

2-Le visionnage en un clic
Le système permet de payer en un clic –une fois son compte créé - sur le modèle d’I Tunes. Si le programme est hébergé sur MySkreen via ses partenariats (environ un tiers des programmes), l’internaute peut utiliser son compte MySkreen. Sinon, il est dirigé vers la plateforme extérieure concernée.

3-La distribution du contenu au plus près de son audience
« Plutôt qu’aller chercher les internautes pour les emmener sur votre site, il est aujourd’hui plus efficace de leur apporter, là où ils sont, les contenus qui les intéressent », explique Laurent Sorbier pour introduire l’innovation de MySkreen : son réseau de distribution composé de grands sites médias (Le Figaro, le Parisien, Télérama…) et de sites liés à la TV ou au cinéma. Lorsque ces sites publient un article, MySkreen est averti, et cela déclenche une recherche de contenus vidéos (films, documentaires, entretiens…) se rapportant au contenu de l’article. Les taux de transformation sont alors bien meilleurs que si MySkreen avait un simple corner sur ces sites. Le réseau comprend entre 30 et 40 sites et permet de toucher 20 millions de visiteurs uniques. Pour Laurent Sorbier, « ce modèle ouvre des perspectives pour des contenus de niche ».

II- Les effets de la révolution technologique

1. Le succès de la délinéarisation
Selon Laurent Sorbier, la consommation de VàD va progressivement concurrencer la consommation classique. Il a cité plusieurs évolutions qui témoignent de cette bascule.
Aux Etats-Unis, l’abonnement au câble a reculé pour la première fois en 2010 (350 000 résiliations), les services de VàD (Netflix, Hulu, Epix…) se sont envolés, et la chaine de magasins vidéo, Blockbuster, a été placée sous protection de la loi sur les faillites début 2011.
Netflix propose l’accès illimité à un catalogue de plus de 5000 films pour 7,99$ par mois. Il a conquis 7,7 millions d’abonnés en un an (20 millions à ce jour) et représente 30% du trafic internet entre 20 et 23h. Comme le souligne Pascal Rogard, Netflix, qui faisait auparavant de la location dvd par courrier est un bel exemple de transformation d’un modèle physique.
Hulu, né d’une alliance entre 3 networks américains, propose ses programmes  gratuitement aux internautes, et est exclusivement financé par la publicité. Il propose la totalité des séries en qualité HD et a quasiment fin au piratage des séries. Hulu réunit 22 millions de visiteurs uniques, soit plus que les sites réunis des 5 grands networks américains sur Internet. Son chiffre d’affaires atteignait  260 M$ en 2010.
Epix, fruit d’une alliance entre 3 studios (Lionsgate, Paramount, MGM), est gratuite pour l’internaute et sans publicité, financée par les cablo-opérateurs qui reprennent la chaine. Elle a été rentable au bout de 10 mois et a conquis 10 millions d’abonnés.

En France, un internaute sur deux  a consommé de la télévision de rattrapage en 2010, dont 26% très régulièrement. Un internaute sur dix a acheté de la VàD l’année dernière. Il y a eu ainsi 40 millions de transactions. Le marché pèse aujourd’hui 130 M€, ce qui est équivalent au Blue Ray. Selon Sorbier, ce mode de consommation sera dominant à horizon de 2, 3 ou 5 ans.
Le modèle en vigueur en France est celui de la VàD à l’acte, car l’accord sur la chronologie des médias interdit de proposer des films de moins de 36 mois en SVàD (VàD par abonnement). Cela n’est possible qu’avec des programmes audiovisuels, ce que fait Vodéo pour le documentaire avec un abonnement de 7€ par mois.

2. L’apparition de nouveaux acteurs
Le succès de la consommation non linéaire attire des nouveaux entrants puisque les acteurs traditionnels ne peuvent scier la branche sur laquelle ils sont assis. Et ceux-ci remontent désormais la chaine d’achats de droits, avec des moyens considérables (50 milliards de dollars de trésorerie pour Google et Apple et plusieurs dizaines de milliards pour Amazon).
Laurent Sorbier cite les premiers exemples : Netflix vient d’acheter sur scénario la dernière série produite par Spielberg, House of cards de David Fincher avec Kevin Spacey pour 100 M$ ; Google va lancer un bouquet de 20 chaines sur Youtube avec un budget d’achat et de production de 100 M$, et vient d’acheter Web Next New Networks, une société de production spécialisée dans le contenu vidéo internet. Et anticipe : « Si Google TV achète les droits français des séries américaines pour lancer Google TV en France, les chaînes françaises ne pourront surenchérir ».

3. Les effets sur la chaîne de valeur
Le risque est que les chaines françaises voient leur audience s’écrouler non seulement à cause de l’envolée de la consommation non linéaire mais aussi parce qu’elles se verraient confisquer les droits des séries américaines. Si cette migration de valeur n’est pas anticipée, Sorbier craint « un effet d’escalier rapide dans les revenus des chaines, et donc dans le financement de l’audiovisuel », augmenté encore par le « comportement mauvais garçon des nouveaux entrants concernant la contribution au financement de la création ». Ceci remettrait en cause les préachats de programme et la chronologie des médias, sur lesquels reposent la chaine de valeur de l’audiovisuel.

Selon Sorbier, le mouvement va s’accélérer avec la TV connectée : « Un téléviseur qui ne permet que de regarder du programme en flux va nous paraître bientôt une curiosité aussi grande qu’un ordinateur qui ne peut pas se connecter à Internet ».
Actuellement, MySkreen se bat d’ailleurs pour être présent sur l’ensemble des téléviseurs connectés et développe des applications spécifiques. Le modèle est ensuite un partage de revenus sur les ventes engendrées.

Quel financement pour la création ?
Selon Sorbier, la situation est plus problématique pour les chaines que pour les auteurs car « les nouveaux entrants ont tous besoin de contenus et ils ont les proches très profondes ».
Il a rappelé que le décret Smad prévoit une contribution des plateformes, à partir d’un seuil de chiffre d’affaires et d’une durée d’existence. « Ce décret a le mérite de fixer des règles pour l’avenir et de savoir quelles seront les contraintes économiques : la contribution à la création, et aussi les quotas. Au passage, je voudrais dire à Pascal Rogard que les quotas sont très compliqués dans le non-linéaire, et sur les 1,4 millions de contenus indexés, nous ne connaissons pas toujours la nationalité ».
A ce propos, Pascal Rogard a indiqué que les quotas pouvaient être renégociés au profit d’une meilleure contribution à la création !
Laurent Sorbier espère que MySkreen contribuera au financement de la création, cela signifierait que la société a atteint 30 M€ de chiffre d’affaires. MySkreen envisage aussi de remonter dans la chaine d’achats de droits : « les plateformes de VàD étant nos clients, on ne va pas les concurrencer, mais il se peut qu’il y ait des catalogues qui ne sont pas exploités comme des contenus de niche ou des contenus patrimoniaux ».

QUESTIONS DE LA SALLE

Hubert Tilliet, directeur juridique de la SACD demande quel est le modèle économique et technique de MySkreen ?

Laurent Sorbier répond que c’est le modèle des Galeries Lafayette, un lieu où on réunit l’ensemble de l’offre. Le modèle est  financé par un système de commission : entre 10 et 30% du montant HT facturé au consommateur pour les contenus payants (contre  40% pour Free et Orange, précise Sorbier) et de 20 à 30% sur les revenus publicitaires pour la télévision de rattrapage. C’est neutre pour le consommateur, les plateformes l’intégrant dans leur coût marketing. Tout n’est toutefois pas monétisé, comme la télévision de rattrapage d’Arte, gratuite et sans publicité pour l’internaute.  
Hubert Tilliet remarque que si MySkreen facture, la société est peut-être redevable d’une contribution à la création.

Dans la salle, un auteur remarque que le modèle de la S-VàD, l’abonnement à tarif fixe, est proche de la licence globale, et c’est justement ce que les auteurs ne voulaient pas.
Laurent Sorbier répond que c’est aussi une manière pour les ménages de contrôler leurs dépenses et de surveiller la consommation de leurs enfants. Car la consommation à l’acte peut revenir très vite très cher, avec des films entre 3,99 et 5,99€. Il estime que pour que les internautes prennent le réflexe de payer, il faut des modèles sur abonnement. Il plaide aussi pour une révision de la chronologie des médias.

Un auteur s’inquiète du respect du droit d’auteur à la française par les nouveaux opérateurs.
Pascal Rogard rappelle que les sociétés d’auteur ont signé un accord avec YouTube, et selon lui, il n’y a pas d’inquiétude sur le droit d’auteur et la gestion collective. La question est en revanche de trouver des mécanismes pour les obliger à contribuer à la  création, bien qu’ils soient localisés au Luxembourg pour Apple et en Irlande pour Google. « Toute la discussion va être d’essayer de soumettre ces opérateurs au système d’obligations du pays où il fait sa prestation de services, parce que les chaines seront différenciées, selon les pays. Je ne crois pas à une TV Google Europe. A part les films américains et quelques grands investissements sportifs, la consommation n’est pas la même ».