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Tags : Fiction , Rencontre , TF1

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Nathalie Laurent : « Soyez inventifs, nous sommes curieux »

C’était une première. Mardi 12 février, l’équipe de la fiction de TF1 est venue dialoguer avec les auteurs de la SACD. Son message était clair: nous avons changé, nous sommes très ouverts. N’hésitez pas à nous proposer vos projets les plus audacieux.

La rencontre était importante pour TF1, et Nathalie Laurent, directrice artistique de la fiction, est venue avec toute son équipe. Soit Stéphane Eveillard, directeur des opérations, Marie Guillaumond, directrice adjointe, et les neuf conseillers artistiques de l’unité (au complet ou presque) : Fabienne Arbelot, Sabine Barthélémy, Thomas Boulle, Michel Catz, Delphine Claudel, Sébastien Combelle, Cécile Grenouillet,  Daniel Sicard et Anne Viau.

Nathalie Laurent s’est livré à une très courte présentation avant de répondre aux questions de la salle, dans une ambiance détendue. Elle a évoqué le contexte fortement concurrentiel avec des « petites chaînes » qui font régulièrement 1 à 1,5 milliond’audience, et la nécessité pour TF1 de « surprendre » et de « pousser les curseurs ». Selon elle, le public est réceptif comme en atteste le succès de Nos chers voisins, en format court.

Elle a évoqué le travail effectué depuis 3 ou 4 ans, avec 13 marques installées. « On a désormais des fondations très saines, qui nous permettent d’aller chercher des choses plus surprenantes et plus audacieuses, comme on l’a fait avec Profilage ou Doc Martin. »

Aujourd’hui, la chaîne recherche essentiellement des séries pour ses cases du lundi (comédie) et du jeudi (polar), avec trois maitres mots : « concernant », « identifiant », « addictif ».

Sur la ligne éditoriale comme sur les formats, les choses sont ouvertes : des polars avec des héros pas forcément policiers et pas forcements positifs, des comédies qui sont plutôt « des histoires qui peuvent mélanger les genres et s’inscrire dans la durée », des envies de feuilletons d’été, de programmes courts, et pourquoi pas des comédies de 26’ pour le prime time. En revanche, pédale douce sur les unitaires (2 à 3 par an maximum), le costume (« très cher »), exit le feuilleton quotidien d’access. Et toujours haro sur « le trash et le – de 12 ans ».

Des budgets en baisse

Pascal Rogard a souligné, en préambule, l’importance des obligations patrimoniales de TF1 (12,5% du chiffre d’affaires) pour la création française. En fiction, le groupe TF1 (TF1, TMC, NT1, HD1) va investir 130M€ en 2013, sachant que la chaîne historique porte l’essentiel de l’investissement.

Stéphane Eveillard a indiqué que les budgets par projet étaient « plutôt à la baisse », ces derniers mois. « Il n’y a pas de budget standard mais des projets ambitieux sur lesquels on a envie de faire des efforts, et d’autres sur lesquels on va plutôt tenter de réduire les couts », a-t-il ajouté, avant de donner une fourchette de 1,6 à 2 M€ la soirée (2 épisodes de 52’ ou un 90’).

Homeland et Real Humans sur TF1 ?

Afin de mieux comprendre jusqu’où va l’audace nouvelle de TF1, un auteur a demandé si la chaîne serait prête à financer un projet comme Homeland, c’est-à-dire « une série avec une problématique rare à la TV – terrorisme, FBI, CIA – et des enjeux personnels très forts ». Pour Nathalie Laurent, la question est : « Est-ce suffisamment grand public ? ». Pour Marie Guillaumond, une série sur le terrorisme n’est pas dans la ligne de TF1 mais le format - « feuilletonnant sur 13 ou 14 épisodes avec une forte implication émotionnelle des personnages » peut intéresser la chaîne.

Même question sur Real Humans, série suédoise avec une famille qui adopte des robots, présentée à Séries Séries (Fontainebleau) en juillet dernier. « A l’époque, ce n’était pas envisageable. Est-ce que depuis, ça a changé ? » a demandé l’auteur. « Ça dépend du traitement, a répondu Nathalie Laurent. Si on est dans un projet futuriste, non. Si c’est plus sur l’émotion, l’humain, il faut voir ». « C’est plus ouvert qu’il y a 6 mois » a résumé l’auteur. « Oui » a confirmé Nathalie Laurent.

« Concernant » : pour qui ? jusqu’où ?

Plusieurs auteurs ont souhaité des précisions sur le concept de « concernant ». Joëlle Goron a notamment demandé « concernant pour qui ? ». Autrement dit, quelle est la cible privilégiée de la fiction de TF1 ? 

Si la ménagère (rebaptisée responsable des achats) reste le cœur de cible, l’idée est qu’elle ne soit pas seule devant la télévision. TF1 cherche donc des séries sur lesquelles les jeunes peuvent être prescripteurs et amener leurs parents, ce qui est le cas avec Camping Paradis, Joséphine ou Doc Martin. D’où la nouvelle cible tendance : les « shoppers », soit les foyers d’actifs avec des enfants de moins de 25 ans.

Quant au « concernant », Nathalie Laurent l’a ainsi défini : «  Il faut que les spectateurs puissent établir une connivence, une complicité avec les personnages. Il faut leur parler d’eux, de leur famille, de leurs voisins, de leur travail… ». Pas de série sur Mars, donc, avec ou sans Jupitériens. Et des choses crédibles.

Une auteure a souligné qu’on peut toucher les gens avec des thèmes universels, sans pour autant être dans un cadre réaliste et de proximité. A ce sujet, les scénaristes continuent de ne pas comprendre le gap entre les séries étrangères diffusées par TF1 et ce qui est produit par la chaîne. Pour Nathalie Laurent, toutefois, l’attente des téléspectateurs est différente : « Le public est davantage prêt à accepter une part d’exotisme dans une série étrangère que dans une série française. Il va adhérer à d’autres codes, et a moins besoin de proximité. »

Un nombre d’épisodes encore trop restreint : à qui la faute ?

A plusieurs reprises, Nathalie Laurent a fait part du souhait de la chaîne de commander plus d’épisodes. « En comédie, on a rarement plus que 8 épisodes. Pour les polars, c’est plus facile à écrire, et on en a facilement 14, mais on pourrait en commander 22 ».

Selon un auteur, les scénaristes portent trop souvent la croix des problèmes de la fiction française, alors que la responsabilité est du côté des diffuseurs et des producteurs. « Si l’expérience de la série s’est perdue, c’est parce que les diffuseurs n’ont pas suffisamment généré de séries longues ces dernières années. Il y a aujourd’hui une génération de producteurs et d’auteurs qui ne savent plus en faire, ce qui n’était pas le cas, il y a 15 ou 20 ans. Les producteurs sont profondément nuls pour développer. Souvent, je suis obligée d’amener moi-même la façon de développer 8 épisodes sur un an. Ce qui me surprend, c’est qu’ils sont là, qu’ils ne savent pas faire, et que les diffuseurs subissent cette forme d’incompétence sans rien faire. Le problème ce ne sont pas les scénaristes : ils peuvent tout à fait écrire en ateliers. Le problème ce sont les producteurs : il savent s’organiser pour produire, parce qu’il y a de l’argent, et des marges à assurer, mais sur le développement , ils sont moyennement concentrés ».

Nathalie Laurent a dit se rendre compte de ce manque d’industrialisation de l’écriture, mais estime « difficile en tant que diffuseur d’aller s’immiscer dans l’organisation entre le producteur et ses auteurs ».

Développement, pilotes et lancement de séries

En matière de développement, Stéphane Eveillard a indiqué signer plus d’une centaine de conventions de développement par an (unitaires ou téléfilms, renouvellements de séries compris), certaines pouvant toutefois s’arrêter très vite.

La chaîne entend continuer à faire vivre ses 13 marques, tout en lançant entre 2 à 4 nouvelles séries par an. Depuis quelques années déjà, un pilote de série signifie 6x52’, (Falco, Doc Martin, No Limit, La Croisière, Profilage) avec la possibilité de commander 12 épisodes dès la deuxième saison. La série, déclinée à partir d’un unitaire, qui était la règle durant les années 2000 est devenue rare (Camping Paradis, Clem) mais TF1 ne se l’interdit pas.

Franck Philippon a demandé si TF1 était prête à signer, à l’instar de France Télévisions, une charte sur le développement pour encadrer les pratiques, et notamment les abandons. Stéphane Eveillard a répondu que c’était une réflexion en cours, pour deux raisons: « donner accès à des producteurs qui ont une assise financière moins importante et qui ne pourraient pas supporter l’arrêt d’une version dialoguée de 6X52’, et mieux dédommager les producteurs quand le boulot a été bien fait mais que la décision relève de l’intime conviction du diffuseur ».

Stéphane Eveillard a ajouté que si les contrats étaient à 50/50, le pourcentage à la charge de TF1 était déjà plus élevé dans la pratique. « On peut réfléchir à mettre en place quelque chose de plus régulé, mais on n’a pas envie de se mettre dans un carcan qui nous enlève toute souplesse dans notre façon de développer les projets avec les producteurs ». Pascal Rogard a évidemment encouragé la chaîne dans cette voie, estimant que « TF1 ne pouvait laisser le monopole de la régulation à France Télévisions ».
Franck Philippon a également demandé si on pouvait imaginer moins d’étapes intermédiaires entre le synopsis et la version dialoguée afin de mieux ménager la surprise de la chaîne. « Oui » a répondu Nathalie Laurent.

Un fossé à combler entre TF1 et les auteurs

L’époque où TF1 croulait sous les projets est bien révolue. Aujourd’hui, l’unité Fiction de la chaîne demande à lire plus, et à rencontrer les auteurs. « Peut-être qu’on a mal transmis le message. Peut-être que les producteurs sont découragés ou pensent qu’on ne cherche plus de projets. Sachez en tout cas qu’on est là. Soyez inventifs, nous sommes curieux. Ne vous censurez pas», a dit Nathalie Laurent. Reste pour les auteurs à réaliser la synthèse entre l’audace et le grand public, à « pousser les curseurs des situations et des personnages » tout en étant « crédibles » et « concernants ».

Comme l’a souligné, Pascal Rogard, « il y a parfois un fossé entre ce que TF1 exprime et le ressenti des auteurs ». Nathalie Laurent a dit être là « pour le combler ».

Béatrice de Mondenard

Reportage  Photos

Crédits SACD