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Michel Orier : "Il faut augmenter le nombre de représentations par spectacle"

Le 24 septembre dernier, Pascal Rogard recevait Michel Orier, Directeur général de la création artistique au ministère de la Culture et de la Communication depuis le 1er septembre 2012. Ce dernier a exposé les grandes lignes de l'avant-projet de loi d’orientation relatif à la création artistique dans les domaines du spectacle vivant et des arts plastiques avant d’en débattre avec les auteurs présents.

Signe des temps, c’est Michel Orier qui a d’emblée abordé la question de la parité. Lors de la venue de son prédécesseur, Georges-François Hirsch en décembre 2010, la question était venue de la salle, avant d’occuper une large part des débats. Pour Michel Orier, la faible présence des femmes aux postes de direction est indéfendable et témoigne d'un conservatisme inquiétant. Ainsi il a rappelé que 87% des Centres dramatiques nationaux sont dirigés par des hommes. Un rééquilibrage est donc à l’œuvre. La méthode est simple : pour chaque poste, il est convenu  d’établir avec les collectivités territoriales partenaires une liste restreinte de quatre candidats au maximum garantissant la parité. Depuis l’arrivée d’Aurélie Filippetti, 50% des nominations ont concerné des femmes. Selon Michel Orier, « cela a libéré un verrou, et les femmes sont désormais plus nombreuses à postuler ».

Revenant sur le feuilleton estival des nominations, il a dit à quel point c’était un exercice difficile. D’un côté, il estime que « l’institution n'est pas l'objectif ultime d'une vie d’artiste » et approuve donc la circulaire de son prédécesseur, qui limite à dix ans les mandats de direction d’un artiste. De l’autre, il rappelle que derrière ces nominations, « ce sont des histoires d’hommes et de femmes qui se sont insérés dans des villes, qui ont mené et construit des histoires et partir est toujours douloureux. »

Au-delà de la parité, Michel Orier a souligné l’absence de diversité, avec une population « très Wasp » (sauf dans la danse), contrairement à ce qui se passe ailleurs dans le monde.  « Il y a un vrai problème de recrutement des promotions d’élèves en France, et sans doute un problème d’appétence des jeunes générations. C’est pour cela que la Ministre veut mettre l’accent sur l’éducation artistique : il faut permettre aux enfants, aux adolescents de rencontrer le théâtre mais aussi les autres arts de la scène de façon plus évidente. »

Pourquoi une loi ?

Depuis la création du Ministère de la culture en 1959, soit depuis 55 ans, le secteur du spectacle vivant a vécu sans loi, et selon Michel Orier  n’a « pas trop mal vécu ». Alors pourquoi une loi ? Michel Orier a invoqué plusieurs raisons : le caractère de plus en plus restrictif du droit communautaire, la fragilité des politiques mises en œuvre, la difficulté à trouver une cohérence entre l’Etat et les collectivités territoriales, et aussi un retour des atteintes à la liberté de créer (Jean-Michel Ribes/Rodrigo Garcia, Steve Cohen au Trocadéro, fermeture de la page Facebook du Jeu de Paume pour une photographie de nu…). Michel Orier a aussi évoqué « qu'elle sera l'occasion de permettre à la génération politique actuelle, plutôt détachée des questions artistiques et culturelles, de se saisir d’un texte fondateur ou refondateur en la matière ».

Le projet de loi est composé de quatre parties. Le Titre 1 donne le cadre d’intervention de l’ensemble des collectivités publiques. Il y sera notamment inscrit le droit de pouvoir aider des artistes ou des groupes d’artistes, un droit très important face à Bruxelles, où la question des aides d’Etat revient régulièrement. Le Titre 2 traite de la diversité culturelle et de mesures anti-concentration. C’est là qu’on trouvera ce que le ministère appelle le dispositif post-Lescure, et pas uniquement l'avenir de l’Hadopi. Le Titre 3 concerne l’emploi, et la pratique amateur, sachant que les productions où se mêlent amateurs et professionnels sont très compliquées en France. Le Titre 4 porte sur la transmission et la formation, toutes les écoles d’enseignement supérieur des arts du spectacle et des arts visuels étant sous la tutelle du Ministère de la Culture.

« Pourquoi une loi si c’est pour faire une liste de vœux pieux ?  » a demandé Jacques Fansten, président de la SACD. Selon lui, il manque une affirmation politique sur au moins quatre points : le soutien aux auteurs vivants à travers des obligations (quotas, commandes… ), une vraie politique de diffusion pour encourager la circulation des spectacles, une réelle transparence dans la gestion des lieux, et des mesures en faveur de la diversité culturelle pour une meilleure représentation de la société française.

Pour Michel Orier, ce sont les décrets, les contrats d’objectifs et de moyens et les cahiers des charges, qui permettront d’établir des obligations plus précises. Il a par ailleurs rappelé que la concertation était toujours en cours, et a enjoint les auteurs de la SACD à faire des propositions jusqu’au 15 octobre.

Quel soutien aux auteurs vivants ?

Afin de montrer l’utilité de la concertation, Michel Orier a lu le premier alinéa des objectifs, où le mot auteur a été ajouté à la demande de la SACD : « favoriser la création des œuvres d’art et de l’esprit, et notamment celles émanant d’auteurs vivants ». Trop timide pour le directeur général de la SACD, Pascal Rogard, qui a plutôt suggéré : « et principalement d’auteurs vivants francophones ».

Michel Orier a fait valoir que dans un texte général sur la création la notion d'auteur dépasse la langue et que beaucoup de progrès avaient été faits depuis le début des années 2000 en matière d’exposition des textes contemporains dans le théâtre public ;  il a aussi reconnu qu’il y avait encore beaucoup à faire sur les associations d’artistes et l’organisation des comités de lecture. Selon lui, la question ne relève toutefois pas de la loi mais des cahiers des charges des établissements.

Louise Doutreligne, vice-présidente de la SACD, a souligné à quel point la commande était stimulante pour les auteurs, et a regretté que les seules qui perdurent émanent de lieux non labellisés, sans moyens.Violaine de Carné, auteur et metteur en scène, a quant à elle suggéré une meilleure répartition du budget des Centres dramatiques nationaux (CDN), certains metteurs en scène-directeurs de CDN  montant 2 ou 3 créations par an (au lieu d’une, les CDN ayant aussi des obligations de coproduction).

Diffusion : les effets négatifs des indicateurs de performance

Sur la question de la diffusion, Michel Orier a indiqué que le ministère avait déjà mis en place deux choses : une aide à la reprise et un changement d’indicateur à Bercy. En effet, le taux de fréquentation est selon lui « une des raisons pour lesquelles le nombre de représentations est en chute libre ». Pour avoir un bon taux de fréquentation, les théâtres achètent moins de représentations et programment plus de spectacles, essentiellement à destination d’une clientèle d’abonnés. Cette situation a, selon Michel Orier, des incidences sur l’ensemble de la chaîne : le public ne se renouvelle pas car le bouche à oreille n’a pas le temps de s’installer, les contrats sont de plus en plus courts et pèsent sur les annexes 8 et 10, et les productions sont de plus en plus nombreuses et fragiles. « Autant je trouve idiot de dire qu’il y a trop d’artistes, autant je trouve qu’il y a trop de spectacles montés sans moyens et sans accompagnement suffisant, qui mettent en difficulté l’auteur ou le metteur en scène ». L’indicateur « taux de fréquentation » a donc été remplacé par celui du « nombre de représentations d’un spectacle ».

Louise Doutreligne a toutefois objecté que le système d’aides - deux créations sur trois ans - oblige à créer sans cesse. « Un système qu’il faut peut-être détendre sur la base du travail de chacun » selon Michel Orier.

Toujours sur la diffusion, Violaine de Carné a évoqué la difficulté de mener des actions de sensibilisation (ateliers, rencontres…), pourtant indispensables pour faire venir le public. Selon elle, les théâtres en font de moins en moins, et se déchargent de leurs responsabilités sur les compagnies, sans toujours les rémunérer. Michel Orier a indiqué que l’enveloppe « Education artistique » des DRAC serait doublée d’ici 2014, et qu’on devrait en sentir les effets, tout en soulignant que « les actions de sensibilisation doivent être normalement rémunérées »

Jean-Paul Tribout, metteur en scène et directeur de théâtre a indiqué que l’Adami réfléchissait aussi à encourager la diffusion, en s’inspirant de ce que faisait l’ASTP (Association pour le soutien du théâtre privé) qui a désormais une aide à la création en région.

Diversité : tout est à faire

Alain Foix, auteur et metteur en scène, est revenu sur la question de la diversité, en soulignant qu’il y avait tout à faire à ce sujet. « Aucun «non Wasp » –pour reprendre l’expression de Michel Orier- à la tête des Centres dramatiques et scènes nationales, à l’exception de José Pliya à l’Artchipel, scène nationale de Guadeloupe. Alain Foix a par ailleurs espéré ne pas retrouver l’expression « issu de la diversité » dans la loi : « Je suis issu de ma mère, et ma mère est unique, c’est la France qui est issue de la diversité ». Il a aussi soulevé la question de la diversité des personnages : « Quand j’étais professeur de philosophie, un collègue barbu qui faisait du théâtre amateur m’a dit « je te verrais bien jouer Othello, je lui ai répondu que je jouerai Othello quand il jouerait Desdémone ». Michel Orier a donné raison à Alain Foix sur le constat, soulignant le mal qu’il avait eu à monter à Grenoble, Les Invisibles, la tragédie des Chibani, de Nasser Djemaï, ses interlocuteurs lui opposant qu’il n’y avait pas d’acteurs de théâtre maghrébins.

Autre intervention sur la diversité, celle de Rick Odums, artiste chorégraphique et directeur d’une école de jazz, qui a évoqué l’inégalité de traitement entre la danse classique et contemporaine d’un côté, et la danse jazz de l’autre. Malgré une grande majorité de pratiquants (80% contre 15% pour la danse classique et 5% en contemporain), le jazz ne bénéficie d’aucune aide à la création, et très peu à la formation (une seule école, et des dotations par étudiant inférieures). Michel Orier a répondu que les aides publiques ont toujours accompagné des disciplines plus difficiles où l’argent privé ne se portait pas naturellement, mais a proposé à Rick Odums de reprendre la discussion.
Enfin, il a été aussi question du cirque et des arts de la rue, Michel Orier précisant que ces « derniers nés dans les aides d’Etat » sont moins bien dotés mais que la progression y est très sensible (12 Pôles nationaux des arts du cirque, 10 Centres nationaux des arts de la rue). Il a aussi annoncé que les artistes de cirque et les marionnettistes seraient inclus dans la nomenclature des emplois d’artistes par la loi « création », ce qui n’était pas le cas jusqu’ici.

En revanche, il n’y aura finalement pas de Conseil national sur l’art dans l’espace public, mais une Mission sera installée entre fin octobre et mi-novembre. Il s’agit de réunir artistes de rue, plasticiens, architectes et les différentes administrations afin de travailler sur les problématiques liées aux arts de la rue, sachant notamment que lorsqu’on fait un spectacle de rue, on privatise l’espace public.

Encourager les liens public/privé

Tout au long de cette rencontre, Michel Orier a déploré le manque de passerelles entre théâtre public et théâtre privé, et affirmé la volonté du Ministère d’y remédier. Selon lui, les torts sont partagés : « Le théâtre privé s’est globalement enfermé sur Paris (51 théâtres à Paris, 1 à Lyon, 1 à Bordeaux), et le théâtre public s’est enfermé sur son périmètre. A partir du mois de mai, les théâtres privés sont vides. Il faut faire en sorte que les gens se rencontrent, coproduisent, s’accueillent, trouvent des terrains d’hybridation ».

Georges Werler, ancien premier vice-président de la SACD, a observé que ses prédécesseurs étaient tous d’accord sur ce point, mais que les gens des Drac lui répondaient « les ministres disent ce qu’ils veulent… ». Pour Michel Orier, toutefois, cela ne dépend pas des Drac, mais de la capacité de tous à dialoguer et négocier. Il entend « mettre autour de la table des gens idoines, des personnes comme François Morel qui se baladent avec aisance dans un monde comme dans un autre ».


Béatrice de Mondenard

 

Crédit photos : SACD