Election  présidentielle

Ajouter aux favoris / Partager

Tags : Présidentielles

Voir tous les tags

Lettre de créateurs à François Hollande

La lettre ouverte publiée par Le Journal du Dimanche du 15 janvier 2012 demande au candidat à l’élection présidentielle de préciser ses ambitions en matière culturelle.

Sont signataires de ce courrier : Jean-Jacques Beineix, Rémi Bezançon, Catherine Breillat, Michel Hazanavicius, Pierre Jolivet, Jan Kounen, Philippe Lioret, Brigitte Rouan, Jean-Paul Salomé, Coline Serreau, Bertrand Tavernier, Georges Werler ; Jean-Paul Alègre, auteur de théâtre, Anne Delbee, metteur en scène, Sophie Deschamps, scénariste et auteur de théâtre, Louise Doutreligne, auteur de théâtre ; la société civile des Auteurs, Réalisateurs, Producteurs (ARP) et la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD).

 

Monsieur le candidat à l’élection Présidentielle, Cher François Hollande,

C’est avec une très grande attention que nous avons pris connaissance de votre projet de société paru dans Libération du 3 janvier dernier et nous avons dû malheureusement, à cette occasion, et malgré toute l’ambition de ce texte, y constater la quasi absence de la place de la culture.

Depuis des décennies, la défense de l'exception et de la diversité culturelle a toujours réuni les femmes et les hommes politiques de ce pays. Au-delà des divergences partisanes, un même élan, une même ambition pour porter haut les couleurs de la création servait de trait d’union entre tous.

L’élection présidentielle de 2007 s’est avérée être une première alerte, avec un débat timide, pour ne pas dire inexistant sur les enjeux culturels. Nous ne voudrions pas qu’à nouveau le débat culturel, la confrontation des idées, ô combien légitimes dans notre démocratie, se trouvent confisqués.

Nous considérons qu’il n’y a pas de fatalité à ce que les responsables politiques se résignent à ne plus utiliser le mot « culture », sinon pour mâtiner leur discours de références prestigieuses. Il n’y a pas de fatalité à ce que nos élites politiques renoncent à défendre, contre toutes les démagogies, des mesures de soutien à la création. Cela demande des convictions, de l’imagination, parfois une forme de courage qui fait l’apanage des grands hommes d’Etat, de ceux pour qui l’identité d’un pays passe aussi par la construction d’une culture aussi commune que diverse.

Plus que jamais, les défis que doit relever la création sont lourds. A l’évidence, le vaste mouvement numérique, dont nous sommes les témoins autant que les acteurs, est à la culture ce que la mondialisation est à l’industrie. En témoignent la fragilisation des régulations mises en place au cours des précédentes décennies, le risque d’uniformisation des œuvres, l’encouragement à la délocalisation dans des pays au moins-disant fiscal et culturel, la paupérisation des créateurs…

A la complexité et à la diversité des enjeux qui se posent pour la culture, une seule réponse semble dominer, dans votre entourage, comme auprès d’autres candidats d’ailleurs : l’abrogation de la loi Hadopi. Si cette abrogation constitue l’alpha et l’omega de votre politique culturelle, vous ferez sans doute plaisir à tous ceux qui parient sur la force électorale de la jeunesse contre la faiblesse numérique du peuple des créateurs.

Mais la culture mérite mieux. La culture, dans sa conception universaliste et émancipatrice, constitue l’un des socles de la nation française et fonde l’identité de la France au regard de nombreux pays du monde. Les français sont donc en droit d’attendre du prochain président de la République française qu’il en ait pleinement conscience et qu’il exprime cette dimension avec force au cours de sa campagne et au cœur de son quinquennat.

Nous attendons donc de votre part que vous dépassiez une certaine facilité électoraliste pour aborder les seules questions qui vaillent : comment réinventer la démocratisation de la culture? Comment moderniser le financement de la création à l’heure d’Internet? Comment assurer une juste rémunération des créateurs? Comment faciliter, à l’ère numérique, la diffusion et l’exportation des œuvres européennes? Comment mieux soutenir la création contemporaine francophone? Comment protéger, à l’heure des terminaux connectés sur des contenus mondiaux, le système des exclusivités permettant le financement des œuvres européennes? Comment faire évoluer les règles protégeant la culture du "matériel" dans l’univers de la culture de « l’immatériel »?

Les engagements que vous saurez prendre pour répondre à ces attentes et pour dessiner les contours d’une ambition culturelle pour le XXI siècle, volontariste et porteuse d’espérance, définiront le rôle que vous déciderez de jouer dans ce domaine essentiel.

Sinon, quel message enverrez-vous à tous ceux, nombreux à gauche, pour lesquels la culture doit être tout à la fois une valeur refuge dans un monde en crise, un moyen d’émancipation des êtres, mais également le ciment nécessaire pour les fondations d’une identité commune européenne?

Vous avez une grande et importante responsabilité. Nous espérons que vous saurez y apporter l’exigence, la détermination et la hauteur de vues qui siéent aux hommes d’Etat.