Création  et  internet

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Lettre à Martine Aubry

Voici un courrier, adressé ce jour à la Première secrétaire du Parti Socialiste, Martine Aubry. Si elle a annoncé vouloir rencontrer Pierre Arditi, Juliette Gréco, Maxime Le Forestier et Michel Piccoli, les nombreuses lettres et tribunes rédigées par les cinéastes depuis plusieurs mois sont jusqu’ici restées lettre morte.

Paris, le 6 mai 2009,

Madame la Première Secrétaire,

Il aura donc fallu l’interpellation publique et médiatique de 4 artistes de renom, compagnons de route historiques du parti socialiste, dans les colonnes du Monde, exprimant leur sentiment de trahison à l’égard de la position du parti socialiste concernant le projet de loi « Création et Internet », pour que vous sortiez enfin du silence dans lequel vous vous étiez murée, à l'immense regret de ceux qui attendaient autre chose de la gauche.

Bonne nouvelle, même s’il est tout de même regrettable que la possibilité d’une rencontre entre le Parti Socialiste et des artistes n’ait été envisagée qu’à l’issue de tribunes et de lettres ouvertes, qui n’avaient reçu, jusque là, de votre part d’autre réponse qu’un silence assourdissant qui pouvait être interprété au mieux comme du désintérêt, au pire, comme du mépris.

Depuis plusieurs mois, nombreux sont ceux qui ont tenté, en vain, de vous rencontrer pour que le fossé qui s’est déjà creusé entre le Parti Socialiste et les créateurs depuis quelques années laisse place à des discussions et des échanges.

Nous-mêmes, à l’issue du rejet du projet de loi le 9 avril dernier, nous vous avions fait part de notre écœurement et de notre indignation dans une tribune publiée quelques jours plus tard dans Libération. Sans réponse.

Avant cet épisode malheureux et pathétique, l’ARP et la SACD, qui nous représentent, vous avaient écrit à plusieurs reprises. Sans réponse.

La semaine dernière, des artistes, des organisations professionnelles de la musique et du cinéma avaient exprimé leur colère et sollicité urgemment un rendez-vous. Sans réponse.

Lors de votre accession au poste de premier secrétaire, vous aviez promis d’engager une rénovation profonde du Parti Socialiste permettant notamment de rétablir des liens avec les experts et les professionnels. Nous ne voyons pas dans le mur de silence que le Parti Socialiste a dressé face à nous trace de cette volonté de dialogue et d’ouverture avec les artistes et les créateurs que nous étions en droit d’attendre.

Nous persistons par ailleurs à regretter que lors des débats parlementaires, les députés qui se sont exprimés au nom du PS aient choisi de déformer sciemment nos positions, allant jusqu'à dire que nous étions manipulés (sic!) et liberticides (re-sic!).

Nous ne pouvons pas plus admettre que, dans sa réponse publique à ces quatre artistes, le porte parole du PS ait cru bon, avant même d'entendre qui que ce soit, de déclarer, condescendant, qu'il ne "fallait pas avoir la nostalgie par rapport au monde des années 80" : est-il utile de vous dire que nous ne sommes en rien nostalgiques, qu’il n’y a pas, en la matière, d’anciens ou de modernes et encore moins de tenants d’un monde d’avant et ceux d’un monde d’après.

Il y a en revanche des artistes et des auteurs conscients des enjeux et des atouts d’Internet, déterminés à adapter les modes de financement de la création et dont le combat en faveur de la diversité culturelle, de l’éducation artistique et de l’accès des spectateurs aux œuvres culturelles dans toute leur diversité ne les fera jamais renoncer à défendre le droit d’auteur.

Pour tout dire, ces créateurs n’étaient pas habitué à être ainsi traités par un parti qui au delà des débats, voire des désaccords ou des divergences, avait toujours considéré que le point de vue de la création méritait au moins de la considération.

Enfin, était-il nécessaire que votre porte parole feigne d'ignorer, quand il l'appelle au secours d'une position qui nous consterne, que Catherine Deneuve, depuis la tribune à laquelle il fait allusion, a elle-même rectifié en déclarant qu'elle n'était pas sur le fond opposée à cette loi ?

C'est pourquoi nous espérons que vous ne considérerez pas avoir répondu à toutes les attentes et éteint l’incendie en annonçant vouloir recevoir les quatre grands artistes qui vous ont interpellé de manière si vive et si légitime.

L’ampleur de la déception des créateurs face aux expressions parfois démagogiques, souvent blessantes, employés contre ceux, et notamment les artistes et cinéastes, qui apportent à ce projet de loi leur soutien ne s’effacera pas avec une initiative médiatique et quelques photos mettant en valeur votre capacité d’écoute et dialogue.

L’enjeu de civilisation auquel nous devrons collectivement répondre avec le développement du numérique mérite assurément mieux que la légalisation du piratage, la contestation sans propositions suffisantes et crédibles (les députés socialistes reconnaissant eux-mêmes que la contribution créative pourrait difficilement s’appliquer pour le cinéma !) et les procès à l’emporte-pièce, montés encore aujourd’hui par votre porte-parole. Ce débat ne mérite ni le dédain ni la condescendance qui nous sont opposés mais plutôt du respect et du dialogue. Avec toutes et tous.

En restant – une nouvelle fois - à votre disposition pour vous rencontrer dans les meilleurs délais, nous vous prions de croire, Madame la Première Secrétaire, en l’assurance de notre considération distinguée.

Cinéastes signataires :

Christian Carion
Alain Corneau
Dante Desarthe
Jacques Fansten
Laurent Heynemann
Pierre Jolivet
Jean-Paul Rappeneau
Jean-Paul Salomé
Coline Serreau
Bertrand Tavernier
Pascal Thomas
Daniele Thompson
Nadine Trintignant
Christian Vincent
Bertrand Van Effenterre