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Les cinéastes répondent à Jacques Attali

Suite à la tribune publiée dans l’Express sur le projet de loi Création et internet.

Réponse des cinéastes à Jacques Attali

Que n’a-t-on déjà entendu sur le projet de loi « Création et Internet » et sur ceux qui le soutiennent ! A son tour, Jacques Attali, du haut de ses certitudes, a pris sa plume pour dire tout le mal qu’il pensait de la réponse graduée et des artistes, forcément vieillissants, manipulés par les majors et instrumentalisés par le pouvoir, qui osaient la cautionner.

Ce débat, compliqué, n’a pas besoin de polémiques ou de déclarations à l’emporte-pièce qui ne résistent guère à une analyse critique tant elles sont le reflet d’une méconnaissance du sujet, et en l’occurrence du cinéma et de son financement. Ce débat n’a pas non plus besoin de cette démagogie dont on entend depuis quelques jours la résonance dans la presse et dans les médias et qui, au final, ne peut que dresser des murs entre les créateurs et les internautes. Ce débat a, en revanche, besoin de pédagogie, d’explication et d’humilité.

Non, M. Attali, le soutien, sincère et entier, que nous apportons aujourd’hui au projet de loi « Création et Internet » n’est pas la démonstration d’une quelconque proximité des artistes en général et des cinéastes en particulier avec le pouvoir. Nous ne sommes pas devenus de petits télégraphistes aux ordres de la Présidence de la République. Force est d’ailleurs de constater que tout au long de votre longue carrière, les liens qui vous ont unis d’abord à François Mitterrand puis à Nicolas Sarkozy font de vous un fin connaisseur de cette société de cour qui nous est assez largement étrangère. Nous croyons même au vu des déclarations que vous auriez faites que les élites politiques mondiales, quand bien même il s’agirait de sanguinaires dictateurs, n’ont plus de secret pour vous : « Que ferais-je de plus dans un nouveau septennat ? Déjà quarante chefs d'État m'appellent par mon prénom. ».

Malheureusement ou heureusement, nous n’avons pas cette chance de pouvoir côtoyer et tutoyer à l’envi le gotha mondial et politique. Nous sommes en revanche de jeunes et de vieux cinéastes, artisans de la création, et en désaccord total avec la lecture que vous réservez d’un projet de loi qui serait même liberticide.  

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Est-il liberticide de soutenir un texte qui se propose de substituer aux peines de prison actuellement prévues des messages d’avertissement et éventuellement une suspension d’abonnement aux internautes qui téléchargent illégalement nos œuvres ? Est-il liberticide de vouloir concilier la liberté des créateurs avec celles du public ? Est-il liberticide que de vouloir limiter des pratiques qui malmènent le droit d’auteur et qui violent le droit moral des créateurs ? Est-il liberticide que de vouloir préserver le droit pour les auteurs de continuer à faire des films ?

Nous ne le croyons pas.
 
En défendant ce projet de loi sans réserve, nous ne nous sommes pas non plus transformés en défenseurs acharnés de quelque corporatisme ou de quelques majors – d’ailleurs inexistantes dans le cinéma français - incapables de faire évoluer un modèle économique obsolescent mais nous nous situons résolument dans la continuité des combats menés, en France comme à l’international, pour que l’exception et la diversité culturelles ne soient pas que de jolis mots à la fin de discours ministériels ou présidentiels.

A la différence de M. Attali, nous n’avons prédit ni l’échec ni le succès de ce projet de loi. Aucun cinéaste n'a dit que cette loi réglerait tout. Pour autant, nous sommes convaincus depuis longtemps qu'il nous faut sortir d’une logique répressive qui a fait preuve de son inadaptation pour s’engager résolument dans un discours et une logique ouvrant la porte à la responsabilisation des internautes et rejetant toute inaction.

Si M. Attali est libre de penser qu'une situation injuste est immuable et qu’un laissez-faire très libéral peut constituer une politique durable, tel ne saurait être notre position, persuadés que nous sommes que l’incantation, le fatalisme et le renoncement à porter un message ambitieux pour la création et son financement ne peuvent faire une politique culturelle pour un pays comme la France.

Il est sans doute de bon ton, dans les dîners en ville, quand M. Attali réunit autour de son auguste personne le gratin de l’élite française, de se faire le héraut de la licence globale. Mais, même ses promoteurs les plus acharnés confessent et reconnaissent qu’elle ne peut constituer une solution viable et pérenne à une économie du cinéma qui repose sur une production lourde et onéreuse.

Entre ceux qui proposent, avec ce projet de loi, une démarche novatrice, respectueuse des libertés individuelles et fondées avant tout sur la pédagogie et l’absence de propositions d’un économiste sur le déclin qui nous promet des jours meilleurs sans apporter le début d’une idée de financement alternatif du cinéma, notre choix est fait.

Aujourd’hui, n’en déplaise à M. Attali, qui se fait fort de mépriser superbement tous ceux qui osent proférer une opinion opposée à la sienne et qui devrait, par égard pour lui-même, moins se moquer des artistes vieillissants, la conviction du peuple des auteurs et des cinéastes n’est ni celle d’un jeunisme démagogique ni celle d’un libéralisme à tout crin qui ne servirait que de cache-sexe misérable au reniement de toute exigence et de la diversité culturelle.

Patrick Braoudé, Christian Carion, Alain Corneau, Abdel Raouf Dafri, Dante Desarthe, Lionel Delplanque, Jacques Fansten, Gérard Krawczyk , Jeanne Labrune, Tonie Marshall, Radu Mihaileanu, Claude Miller, Jean-Paul Salomé, Coline Serreau, Bertrand Tavernier, Cécile Telerman, Christian Vincent.
Signataires (au 12/03)