Avignon

Ajouter aux favoris / Partager

Tags : Financement , Spectacle vivant

Voir tous les tags

La place des collectivités locales dans le financement du spectacle vivant en débat

Le débat était organisé par la SACD le 15 juillet au Conservatoire.

Assumant près des deux tiers du financement du spectacle vivant dans notre pays, les collectivités locales jouent un rôle incontournable. Mais, qu’en sera-t-il demain ?

Pour Paul Rondin, directeur délégué du Festival d'Avignon, qui a introduit les débats, beaucoup de questions se posent à l'heure où les missions assignées à la culture n'ont jamais été aussi nombreuses. En particulier, il a relevé une certaine inadéquation entre le consensus autour du potentiel de développement des territoires grâce à la culture et l'attentisme souvent remarqué des collectivités locales. Pourtant, l'investissement culturel est plutôt intéressant : pour le festival d'Avignon, on estime les retombées économiques locales à près de 100 millions d'euros pour un total de subventions publiques de 7 millions d'euros. Le Festival d'Avignon s'est aussi engagé dans des activités à l'égard des jeunes, des publics défavorisés ou des seniors. Autant d'activités qui ont été financées à hauteur de 80% par des financeurs privés et qui conduisent Paul Rondin à s'interroger sur l'avenir et sur l'articulation qui doit exister entre financement public et privé.

Au sein même des financements publics, que ce soit ceux de l'Etat ou des collectivités locales (communes, intercommunalités, départements, régions...), le contexte est au changement. Françoise Laborde, vice-présidente de la Commission de la Culture et de la Communication du Sénat, a rappelé les dispositions de la loi sur la nouvelle organisation de la République (loi NOTRe) qui sera adoptée la semaine prochaine par le Parlement. La Commission de la Culture du Sénat regrette l'occasion manquée de donner plus de contenu à la décentralisation culturelle et notamment la suppression des commissions spécifiques pour la culture dans les Conférences Territoriales de l'Action Publique (CTAP) qui auraient été utiles pour faire vivre une concertation indispensables entre les collectivités et l'Etat. Mais, elle a tout de même pu obtenir quelques avancées. C'est notamment le cas avec la reconnaissance d'un principe qui lui semble essentiel : la culture est une compétence exercée conjointement par les collectivités locales dans le respect des droits culturels issus de la Convention de l'UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité culturelle.

Ces évolutions institutionnelles prennent place dans un contexte difficile et sombre pour nombre d'établissements culturels. C'est le constat qu'a formulé Romaric Daurier, directeur du Phénix (Scène nationale de Valenciennes) et président délégué du Syndeac, lui-même touché par le réduction drastique des moyens que vient d'annoncer le département du Nord. Mais, son cas n'est pas isolé et dans plusieurs territoires, le même scénario lui a semblé se reproduire : des prises de décision de réduction des moyens annoncées brutalement et sans concertation ; des divergences stratégiques profondes entre les collectivités et les équipes artistiques ; une logique uniquement comptable. Selon Romaric Daurier, qui a tenu à souligner la grande fragilité des entrepreneurs et la situation d'urgence qui prévaut, il faut remettre tout le monde autour de la table pour réanimer le chantier des valeurs et faire ce travail partagé de redéfinition des objectifs.

L'Etat n'entend pas rester inactif par rapport au désengagement constaté de certaines collectivités locales. C'est le message qu'à tenu à rappeler Michel Orier, directeur général de la création artistique au Ministère de la Culture et de la Communication. Statistiquement, ces retraits de financement pèsent peu : 2,4% de l'ensemble des engagements des collectivités locales. Pour autant, le Ministère entend faire preuve de pédagogie et de vigilance. D'ores et déjà, l'Etat s'est mobilisé via la création des pactes culturels qui permettent de maintenir les investissements sur une durée de 3 ans. Aujourd'hui, une quarantaine de pactes a été signé et a permis de sécuriser près de 300 millions d'euros de crédits publics. D'ici la fin de l'année, l'objectif est d'en signer une centaine. Les récentes élections ont aussi fait émerger une nouvelle génération d'élus locaux. Michel Orier souhaite qu'ils se servent de ces pactes comme autant d'outils pour accompagner le renouveau des politiques culturelles. Au-delà, il a reconnu que se sont développées récemment des situations difficiles sur certains territoires qui ont donné lieu à des décisions funestes de collectivités en matière de culture. À chaque fois que de telles difficultés sont apparues, le ministère a mobilisé l'inspection générale pour diligenter une enquête et mesurer comment maintenir les missions culturelles.

Pascal Rogard, directeur général de la SACD qui animait ce débat, a interrogé également les intervenants sur les raisons pouvant motiver ou justifier un désengagement des collectivités locales. Est-ce uniquement le fruit d'une baisse des subventions de l'Etat aux collectivités ? David Assouline, sénateur de Paris mais qui intervenait en sa qualité de secrétaire national à la culture du Parti Socialiste, ne le croit pas. Selon lui, une collectivité locale doit faire des choix politiques. Une baisse de subvention et de dotations de l'Etat ne doit pas forcément conduire à une diminution des crédits culturels. Rien n'oblige une collectivité à flécher la baisse vers les budgets culturels. Il y voit même une erreur de la part de ceux qui s'y livrent car la culture et la liberté de création doivent être au cœur de la République. Il a estimé qu'il fallait, plus que jamais, assumer ce discours en faveur de la culture. À l'appui de son raisonnement, il a également cité quelques chiffres : sur les 180 festivals annulés, beaucoup auraient disparu à la suite d'une alternance politique et pas loin de 50% auraient été victimes de motivations idéologiques ou programmatiques.

Le choix de la culture, deux élus locaux l'ont pleinement revendiqué. Marc Brunet, adjoint à la culture de la ville de Fontenay-sous-Bois, qui a fait part des difficultés et de la grande motivation qui avait été nécessaire pour parvenir à faire avancer le chantier de la construction d'un nouveau théâtre dans sa ville. À l'heure où les collectivités doivent faire des économies, le développement de grands projets culturels passe plus difficilement, même auprès de sa majorité. Alors que la construction d'une piscine n'avait pas suscité de réelles oppositions, la création d'un théâtre s'est révélée plus compliquée. Pour sa part, Louise Doutreligne, première vice-présidente de la SACD, a souligné qu'à Fontenay-sous-Bois, un collectif d'artistes s'était aussi mobilisé depuis de nombreuses années pour soutenir une politique forte. Elle en tire aussi la conclusion qu'une politique artistique et culturelle doit aussi se construire en lien et avec des artistes qui s'engagent.

Autre élu local, Olivier Bianchi, nouveau maire de Clermont-Ferrand et président de la Communauté d'Agglomération, a décidé d'accorder une priorité à la culture (et à l'éducation) alors que tous les autres postes budgétaires diminuaient de 10%. Plaidant pour une meilleure compréhension mutuelle et un renforcement du dialogue et des échanges entre les élus et les professionnels de la culture, il a insisté sur 3 phénomènes qui, selon lui, structurent l'intervention et les politiques des collectivités locales :

  • une diminution constante des financements des collectivités et une perte de l'autonomie fiscale
  • les défenseurs de la culture deviennent culturellement - et donc politiquement - minoritaires : "personne ne descend dans la rue pour défendre les budgets culturels"
  • les évolutions de l'organisation territoriale sont lourdes d'enjeux : le développement des métropoles et des intercommunalités est intéressant car ces structures peuvent dégager des moyens en faveur de la culture et faire émerger de nouvelles logiques.

Pour Olivier Bianchi, les évolutions doivent permettre de ne plus avoir une organisation uniforme partout. Au contraire, il faut définir les meilleurs porteurs de projets en fonction des territoires et de leurs caractéristiques : dans un département rural, cela pourra être le conseil général, dans une zone urbaine, une métropole pourra être plus adapté.

Pour conclure, il s'est arrêté sur un paradoxe qui est aussi une source d'espoir. Car si les mutations culturelles sont violentes, elles sont aussi exaltantes et "il nous appartient d'écrire la nouvelle étape de la décentralisation culturelle".

Reportage  Photos

Crédits LN Photographers