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Tags : Mots en scène , Théâtre

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Joël Jouanneau, l'écriture au cœur

Le dramaturge et metteur en scène, auteur d'Allegria-Opus 147 et du Bourrichon, était l'invité d'Olivier Barrot à la SACD en janvier dernier dans le cadre de Mots en scène. L'auteur aujourd'hui à la retraite est revenu sur son œuvre théâtrale, évoquant au passage quelques-unes de ses collaborations les plus marquantes.

Les retraités du théâtre sont rares. Difficile, en effet, de vraiment raccrocher quand on a dédié sa vie au spectacle. D'ailleurs, quand Joël Jouanneau, 70 ans, explique s'être rangé de la mise en scène il y a de cela cinq ans, il ajoute assez vite ne s'être pour autant pas totalement retiré de l'activité littéraire. Ces dernières années ont néanmoins été l'occasion pour lui de jeter un regard dans le rétroviseur sur son oeuvre dramatique et en observateur très critique de ses propres pièces, il a même réécrit certains de ses textes comme Le Marin perdu en mer (1992).

Une habitude ancienne puisque Joël Jouanneau a également réécrit des années plus tard sa toute première pièce, Nuit d'orage sur Gaza (1987), sous le titre Le Condor (1994). A Olivier Barrot, il explique ne rien renier de ce premier texte si ce n'est la jeunesse de son auteur : "Le cri muet est là, déjà, et m'a accompagné. Mais dans ce cri-là, il y a encore un peu d'adolescence, une complaisance avec mes plaies. J'ai abandonné la plainte, par la suite."

Reportage  Photos

Crédits LN Photographers / SACD

Faire son royaume

L'évocation du Bourrichon (1989), une "comédie rurale" comme dit le sous-titre de cette pièce, a été l'occasion de revenir sur deux lieux qui jalonnent l'œuvre de Joël Jouanneau : l'un, totalement inventé, St-André-du-Loin et l'autre, une vraie bourgade de Mayenne, Pré en Pail. "C'est un village où je ne suis jamais allé, près de ma région d'origine, le Loir-et-Cher, s'amuse-t-il. Il y a à proximité un mont qui culmine à 217 mètres et qui vaut au coin le nom d'"Alpes mancelles". Cette utopie à 217 mètres d'altitude fait partie de mon héritage." 

Ce rapport ludique à la géographie, Joël Jouanneau le tient de Robert Pinget, grand écrivain associé au Nouveau Roman, dont il mit en scène plusieurs pièces (L'Hypothèse, L'Inquisitoire...) et qui lui dit un jour "Fais-toi ton royaume" sur le modèle de Faulkner et ses Snopes. Pour Pinget, disparu en 1997, Jouanneau éprouve beaucoup d'admiration : "Nous avions, je trouve, la même langue maternelle." Pinget n'eut pas la reconnaissance qu'il méritait et souffrit de son vivant de demeurer dans l'ombre d'un Beckett. "Une de mes réussites personnelles, dit Joël Jouanneau, est de l'avoir ramené à la surface pendant une dizaine d'années."

Autre rencontre importante, celle avec l'acteur David Warrilow. Joël Jouanneau découvre l'Anglais en tant que spectateur, dans la pièce Le Dépeupleur de Beckett, justement. Plus tard, il l'approche pour Le Marin perdu en mer. Warrilow accepte, sans ouvrir le texte : "Si je le lis, je vais dire non, donc disons que je le fais." Leur collaboration sera "un enchantement". "C'est un texte très dur. Il l'a appris à la virgule près, en utilisant des allumettes sur les mots pour les accentuations." Ils collaboreront sur de nombreuses pièces, jusqu'au décès du comédien en 1995. Ce parcours commun, Joël Jouanneau le raconte dans un essai, Post-scriptum (2012, Actes Sud), qui de l'avis d'Olivier Barrot devrait être lu dans les écoles de théâtre. 

Recul sur l'écriture

S'il a choisi de réécrire, une fois à la retraite, Le Marin perdu en mer, c'est que la pièce fut à l'origine écrite par un Joël Jouanneau dans d'assez mauvaises dispositions. Lui à qui tout le monde ou presque avait refusé le premier texte, se retrouve au début des années 90 dans le sillage de son Prix de la Critique décroché pour Le Bourrichon, courtisé au point qu'on finance la production de sa prochaine pièce avant même qu'il l'ait écrite. Il s'y attèle de mauvaise grâce. "Cette pièce a été écrite face à la mer, en tournant le dos au monde. Puisque je pouvais écrire n'importe quoi et qu'il y avait de l'argent, je l'ai pensée comme si elle était rédigée au début par un enfant de 7 ans puis à la fin par un vieillard de 77 ans. Du coup, je l'avais voulu mais le baptême critique fut violent : la pièce fut jugée trop infantile, trop intello..."

Le recul sur sa propre écriture jalonne toute sa carrière. Il lui dicta encore de ne pas donner de suite à sa pièce à succès Kiki l'Indien (1989) dans laquelle il donnait la parole à un personnage d'enfant mutique du Bourrichon, dont on n'entendait que "les mots du dedans". Il imagina le faire s'exprimer dans Kiki "comme s'il avait fait le tour du monde et en était revenu avec un langage désintégré". S'étant follement amusé à écrire pour ce personnage, il envisageait de le convoquer à nouveau pour Kiki pas fou, puis se ravisa. "C'était trop facile. J'avais cette langue en moi, je pouvais en tartiner. J'ai senti qu'il fallait s'arrêter."

Autre pièce évoquée, entre autres, Allegria-Opus 147 (1996) est de son aveu la pièce qui lui apporta le plus de liberté financière. Elle lui valut un nouveau Prix de la Critique. Ecrite à l'origine pour Jean Dautremay, elle fut finalement interprétée par un François Chattot qui sut dans le rôle de Dmitri Chostakovitch,"retourner le texte comme un lapin".

Les Dingues de Knoxville (1999) est une pièce que Joël Jouanneau avoue aimer beaucoup. Très heureux d'en lire un passage, il a expliqué y entendre deux langues, celle de sa mère, "paysanne, précise" et une autre plus archaïque, tragique, "créée par les silences et les vides, plus intime et plus élaborée, dialoguant avec ce qu'[il a] lu".

En conclusion de ce numéro de Mots en scène, Joël Jouanneau est enfin revenu sur une facette de son œuvre qui lui tient particulièrement à cœur : le théâtre jeunesse, le seul auquel il consacre encore du temps aujourd'hui. Et pas pour retravailler des textes anciens, puisqu'à propos de ses huit pièces pour enfants parmi lesquelles Mamie Ouate en Papoâsie (1990), L'adoptée (2002) ou encore Le Marin d’eau douce (2006), il assure n'éprouver aucune envie de les réécrire, celles-là. S'il reprend encore la plume aujourd'hui, c'est pour en créer de nouvelles. Plutôt rassérénant pour un soi-disant retraité.