Disparition

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Hommages à Claude Miller

Trois de ses proches, Bernard Stora, Jacques Fansten et Luc Béraud, ont salué la mémoire du cinéaste lors de ses obsèques le 11 avril dernier. Nous publions ci-après l'intégralité de ces hommages.

L'hommage du réalisateur et scénariste Bernard Stora

Claude,

C’est curieux, une amitié. Est-ce qu’on peut dire comment ça commence ? Est-ce qu’on peut dire quand ça commence, le moment où on s’est dit : « C’est mon ami, nous sommes amis ? » Est-ce qu’on peut déterminer ce qui vous a attiré l’un vers l’autre ? Pourquoi nous sommes devenus amis avec Claude, pourquoi nous le sommes restés si longtemps ? Qu’est-ce qui nous a rapprochés, en septembre 1960 lorsque nous nous sommes rencontrés au Lycée Voltaire, dans la classe de préparation à l’IDHEC que dirigeait Henri Agel ? Il avait dix-huit ans, moi pas tout à fait encore. J’étais provincial, marseillais de surcroît, doublement exotique. Je n’avais jamais mis les pieds à Paris. Il était absolument parisien, d’un Paris étendu à sa banlieue. J’étais un enfant de la petite bourgeoisie, il était complètement enfant de prolo. Il avait une culture cinématographique éblouissante, moi je connaissais des films ce que j’en avais lu dans les bouquins et les revues de cinéma, car à cette époque à Marseille venait à peine d’ouvrir une salle d’art et d’essai et hormis quelques ciné-clubs, il n’existait aucune possibilité de voir les grands films du répertoire. Bref, nous étions absolument différents et c’est cette différence que j’ai aimé chez lui. Il n’était pas pareil. Si, un point commun peut-être : il était secret et comme je n’étais pas porté aux confidences, nous n’avons pas eu une amitié de papotages. Aujourd’hui qu’il n’y a plus aucune chance pour que nous nous disions jamais ce dont nous avons évité de parler pendant cinquante ans, je me rends compte que tout, chez lui, y compris le plus intime de l’intime, passait par le cinéma. Et si l’on veut en savoir plus, il faut voir et revoir ses films où il a enfoui, comme dans un rébus, des signes, des indices, tout un fléchage énigmatique qui à la fois le révèle et le préserve.

C’est vrai, c’est sa différence que j’ai aimé en lui, c’est le monde dont il était issu et auquel il est resté obstinément fidèle. Je pourrais encore dessiner de mémoire le minuscule logement qu’il habitait boulevard de la Boissière, à Montreuil avec Olga et Léon, ses parents, et Jocelyne, sa sœur cadette, avec qui il partageait sa chambre. D’autres auraient pu, à son âge, sinon en avoir honte, du moins laisser dans un certain flou cette part de lui-même. Il n’en n’a jamais été question. Cette banlieue, cet appartement, sa famille, c’était son univers, sa culture et sa singularité.

C’est peu de dire qu’il ne reniait pas ses origines ou, même proposition inversée, qu’il revendiquait ses origines. La question ne s’est jamais posée pour lui. Il était d’où il était. C’était lui. Et la vie qui est venue après, le monde qu’il a fréquenté, les connaissances qu’il a nouées au travers d’une carrière brillante ne sont pas venus remplacer ou gommer ce qu’il était profondément, mais s’y mêler harmonieusement.

Je me souviens, d’autres ici s’en souviennent, des dimanches après-midi à Rosny-sous-Bois ou à Neuilly-Plaisance où l’on venait passer un moment sans avoir besoin de s’annoncer. C’était Paris qui venait en banlieue et se perdait dans les bretelles d’autoroute et les voies rapides, jamais l’inverse. Moments paisibles auxquels on ne peut songer qu’avec nostalgie. Là se côtoyaient, sans contrainte ni hiérarchie, amis, familles et connaissances, relations de travail, acteurs, producteurs, metteurs en scène. Annie, la précieuse compagne, faisait le lien. Nathan croisait par-là, affairé, dans son monde. Les figures tutélaires n’étaient jamais bien loin, Léon, le père de Claude, magnifique, tout droit sorti d’une chanson d’Yves Montand, Mémé, la grand-mère d’Annie, les griffes dehors mais indispensable, Serge, l’oncle nimbé de mystère.

Que ce soit en banlieue parisienne ou plus tard dans la Creuse, Claude et Annie ont toujours tenu table ouverte. Leur table, à leur façon, sans rien céder de leurs valeurs. On venait à eux. C’étaient les Miller.

On aurait voulu que ce temps ne finisse pas et la vieillesse, il fallait bien y penser, apparaissait comme une suite heureuse, non comme une lente dégradation. Claude s’est éloigné. Quel dommage, quelle tristesse ces années perdues. Claude s’est éloigné mais l’esprit Miller demeure. Annie, Nathan le maintiendront. C’est un esprit de fidélité, d’amitié, de pudeur et de passion.

Bernard Stora

L'hommage du réalisateur et scénariste Jacques Fansten, administrateur télévision de la SACD

Dans la dernière scène de Thérèse Desqueyroux, Bernard demande encore à sa femme pourquoi elle a voulu le tuer, elle répond : "peut-être pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité, un trouble".

Tout à coup, sous la voix d'Audrey Tautou, j'ai cru entendre Claude qui, à la fin de son dernier film, nous parlait de son cinéma et de ce qu'il avait toujours cherché à y mettre. Lui dont, on oublie parfois que ses courts-métrages ont tous les trois été interdits et, dans le meilleur des cas, aux moins de 18 ans.

J'ai repensé à nos discussions où, souvent, il regrettait qu'un cinéma qui dérange, celui qu'il avait tant aimé, trouve moins son public aujourd'hui. Et où il s'interrogeait beaucoup sur la place que pourraient encore trouver ses propres films.

Parmi ses amis de longue date, je suis un des plus récents. Je me souviens, c'était en 94, à Los Angeles, nous étions une délégation de l'ARP dans un symposium de cinéastes américains. Nous nous connaissions mal, mais le premier soir, comme il y avait beaucoup de bruit dans un bar, il m'a proposé de sortir et de marcher dehors.
Pendant trois jours, nous nous sommes parlé sans arrêt. J'ai l'impression que, depuis, nous n'avons jamais cessé. Dans le dialogue avec Claude, il y avait quelque chose d'étrange, que je n'ai rencontré qu'avec lui : l'impression que rien, jamais, n'était futile. Même quand nous blaguions, même en déconnant, il semblait peser ses mots et leur donner de la profondeur. Un jour, il m'a répondu que ça lui venait de l'enfance.

Nous avions sur l'enfance quelque chose en commun et une complicité là-dessus : des parents juifs communistes. Dans les gênes, des bribes de yiddish et de stalinisme mélangés.
Mais moi, j'étais né après la guerre, lui pendant : il avait été un enfant caché. C'est sûr que les terreurs d'enfants qui parcourent ses films, même quand il nous parle d'adultes, viennent de là.

Evidemment, nous parlions beaucoup de cinéma. C'était sa vie. Ce qui est plus rare, c'est qu'il s'intéressait autant aux films des autres qu'aux siens. Et, ce qui est encore plus rare, il cherchait généreusement à aider ceux qu'il aimait à faire leurs films. Je peux en témoigner.

Pourtant c'était un solitaire, rugueux parfois, comme sa Creuse qu'il aimait tant. Il racontait volontiers son bonheur dans la liberté de l'écriture de ses projets, alors que le tournage lui était une épreuve plus lourde, entouré de beaucoup de monde et de trop de pression. Ça l'amusait que je lui dise que moi c'était le contraire.
Puis je l'ai entrainé dans l'aventure des "Petites Caméras". Cette collection de films en DV, pour ARTE, s'est faite grâce à lui, puisqu'il avait accepté de tourner le premier, "La Chambre des Magiciennes". Il m'a confié pendant le tournage que, cette fois, il se sentait léger : une souplesse, moins de contraintes, une deuxième caméra, libre et tenue par Nathan, pour le surprendre, lui qui voulait tout maîtriser. Depuis, il a toujours tourné en numérique et je crois qu'il prenait plus de plaisir sur le plateau.

Je voudrais aussi, parce que nous l'avons beaucoup partagé, dire quelques mots du militant du cinéma et des auteurs. A l'ARP qu'il a présidé, à la SACD où il a beaucoup siégé. Il voulait en être, par devoir, et en même temps il avait une gêne. Il avouait que, quand il pensait avoir une position claire, il lui suffisait des arguments d'un autre pour être troublé. En face des raisons de chacun, il doutait. Ce qui n'est pas confortable  pour un militant. Il pouvait alors rentrer en lui-même, comme ce jour où brusquement il a démissionné de la présidence de l'ARP.
C'est sans doute pour ça qu'il préférait des combats moins rudes. Comme celui de l'éducation et de la formation des jeunes cinéastes. Il m'avait entraîné avec lui à la FEMIS, ça nous a passionné et, là encore, nous avons parlé des heures. Puis il a pris la présidence de l'école, jusqu'à ce que, à nouveau, des conflits l'oppressent trop.
Au fond, son vrai combat clair, auquel il a consacré beaucoup de temps et d'énergie, auquel il est resté attaché, c'est celui du circuit de salles d'EUROPA CINEMA.

Et le combat que représentaient ses films, où il voulait creuser de plus en plus profond, là où ça faisait encore plus mal.
A un autre moment de Thérèse Desqueyroux, malade, elle écrit à sa belle-sœur Anne : "tu fais partie de la race implacable des simples (…) Comment te faire entrer dans les régions où j’ai souffert, ce « pays sans chemin » dont j’étais prisonnière ?"
Je ne pouvais plus voir Claude sur son lit d'hôpital sans penser à cette phrase.

Et je voudrais encore vous raconter un moment d'impudeur et de sincérité, comme ses films en contenaient, dans sa chambre à Saint Antoine, un jour où il était très faible, même s'il gardait comme toujours sa vivacité intellectuelle. Annie s'occupait de lui, attentivement, patiemment. Il a attrapé sa main, l'a serrée et, en me regardant, il lui a dit difficilement : "tout ce temps, tu te rends compte, tout ce temps, maintenant je sais, ça valait le coup quand même." Il a encore serré la main et il a souri.
Je pense qu'il voulait faire devant témoin cette déclaration à Annie.

C'est sans commune mesure, mais, ce jour-là, j'aurais dû lui dire : "Merci Claude. Pour nous aussi ça valait le coup."

Jacques Fansten

L'hommage du réalisateur et scénariste Luc Béraud

Et voilà comment se brise une amitié de plus de quarante ans.
Et même si c'était prévisible, ça reste brusque et violent.
Maintenant il va me falloir vivre sans savoir qu'ici ou là, le regard, l'écoute, l'affection de Claude vont venir temporiser mes indignations ou mes emportements. Car c'était un des traits de son caractère complexe que de calmer les choses. Combien de fois pour avoir la paix, pour préserver sa tranquillité, il a fait semblant d'être d'accord avec moi. La bagarre n'était pas son goût. Il réservait sa violence pour ses films.

Si dans la vie courante il montrait de la mesure et parfois même une certaine indifférence, c'était pour s'en passer dans ses films. Car ses films sont des œuvres de l'excès, du dépassement, de la transgression. Ses personnages sont immodérés, insolents, extrêmes et déraisonnables mais, comme lui, tapis sous des allures urbaines et polies. "Dites-lui que je l'aime" et "Le sourire" qui sont ses films les plus personnels où il laisse le plus libre cours à sa violence et à sa démesure, sont ceux qui ont le moins bien marché. Pourtant c'est ceux que je préfère parce que c'est ceux qui lui ressemblent le plus. Je sais combien dans "Dites-lui" il a glissé de souvenirs d'enfance et "Le sourire" est une projection autobiographique.
D'ailleurs je me souviens qu'il m'avait proposé qu'on l'écrive ensemble. Nous avons fait quelques séances et puis, un jour, il m'a dit qu'il pensait qu'il devait continuer seul. Écrire c'est se jeter dans le vide sans protection et, comme il savait à quoi il voulait arriver, il craignait que de le faire à deux soit une manière de se rassurer, de se protéger. Comme cette fois où pour "La java" - ce grand film qu'il n'a jamais pu faire - pour une scène nous avions mission d'écrire un dialogue pornographique et - comme nous faisions quand nous écrivions, on construisait ensemble mais on écrivait séparément - et donc quand nous avons dû confronter nos écrits, Claude m'a tendu sa feuille car il n'osait pas me la lire… Pudeur de l'homme mais déchaînement de l'artiste. Ensemble, on citait souvent cette phrase de Pierre-Henri Roché reprise par Truffaut dans "Les deux Anglaises" : "Les chiens sont lâchés." Écrire pour Claude consistait à lâcher les chiens !

J'ai reçu beaucoup de témoignages d'amis qui, me considérant comme le plus ancien de ses collaborateurs - et j'adresse ici un signe amical à Nathalie Carter avec qui Claude a écrit ses derniers films - ces amis donc ont souhaité me confier leur chagrin et leur attachement à son œuvre. Parmi ceux-ci un courriel de Philippe Le Guay absent aujourd'hui parce qu'il est en tournage : 

"Ma sensation dans les dernières visites au chevet de Claude, ainsi que celle où nous nous sommes croisés, c'est que l'énergie et la vitalité ont continué de l'animer jusqu'au bout. Et cette capacité d'enthousiasme, il nous la laisse en héritage, comme un exemple à poursuivre."

Et là je fais un commentaire pour évoquer cette énergie qu'il a investie pour mener à terme son "Thérèse Desqueyroux" et vous dire qu'il est entré dans le coma qui l'a emporté une douzaine d'heures plus tard après qu'il ait contrôlé de travail de l'affichiste, fait l'entretien pour le press-book et connu le destin de son film à Cannes. Le film achevé, prêt a être communiqué au public, il pouvait s'en aller.
Beau courage et belle opiniâtreté.

Je reprends le message de Le Guay : "Claude donne le sentiment d'une vie accomplie, dans une passion qui l'a nourrie au gré de multiples expériences, avec le courage constant d'aller au plus près du gouffre, dans la zone obscure des passions, des violences, des nœuds douloureux où se construit l'identité. Il y a eu des succès foudroyants, des films qui ont été rejetés, mais ce parcours est celui d'un homme libre."

Et là c'est moi qui parle : Claude était pour moi comme un grand frère et je sais qu'Annie et Nathan m'ont toujours considéré comme de leur famille, et c'est pourquoi en plus d'un grand cinéaste et d'une belle personne, je pleure aujourd'hui un de ces êtres qui donnent du goût à la vie.

Luc Béraud