Disparition

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Hommage de Bertrand Tavernier à Jo Siritzky

Le cinéaste salue la mémoire du producteur, distributeur et exploitant qu'il a bien connu.

Mon ami Jo

 

Jo Siritzky fait partie de ces gens qui ont vécu pour le cinéma et non pas seulement du cinéma pour reprendre la distinction de Godard. Dans une lettre, il m’écrivait, il y a quelques mois : « Si j’avais un vœu à formuler, ce serait : donnez-moi mon film quotidien… Je reste passionné par le cinéma qui a été le rêve du 20ème siècle et qui a su refléter mieux que tous les historiens les bouleversements et les horreurs… »

Pendant 42 ans, j’ai côtoyé Jo Siritzky, depuis la sortie, au Publicis, de CLEO DE 5 À 7 dont j’étais l’attaché de presse. Il m’a employé (Pierre Rissient et moi avons défendu de nombreux films qu’il sortait comme exploitant ou comme distributeur), épaulé – il a distribué et coproduit COUP DE TORCHON et UNE SEMAINE DE VACANCES – et soutenu. Quand René Cleitman me déclara que personne en dehors de Canal ne voulait financer LA VIE ET RIEN D’AUTRE, je fis lire en douce le scénario à Jo. Coup de fil le lendemain matin : « j’ai retrouvé l’émotion que j’ai éprouvée en lisant le script de LA GRANDE ILLUSION. C’est un film qui a le même ton, la même passion. Le même côté très français. J’ai 4 millions d’aide. C’est pour vous. ». Cette intervention fut décisive mais malheureusement il fut débarqué du projet.

Jo et Samy avaient continué l’œuvre de leur père, Léon Siritzky qu’Alexandre Korda appelait « Sir Léon » : le nombre de films de qualité qu’ils ont sorti est incroyable, de LA CHIENNE de Renoir (qui fait de Léon un capitaine de la marine turque, invention pittoresque) à REGAIN, du QUAI DES BRUMES à FANNY. C’était le temps où les exploitants cofinançaient les films et Léon ira sur le tournage de REGAIN et trouvera même une source permettant à Pagnol de construire son décor. Tout un symbole. Ce n’est pas par hasard qu’on trouvait chez lui les œuvres complètes de Pagnol dédicacées « à Jo qui a su garder une âme d’enfant » et que Renoir choisit le Publicis pour ressortir LA GRANDE ILLUSION dans les années 60.

Contraints de fuir la France et de se réfugier aux USA, ils ouvrent un cinéma à Brooklyn et lancent l’idée totalement neuve à l’époque du double programme thématique : KING KONG et SON OF KONG, JESSE JAMES et LE RETOUR DE FRANK JAMES.

De retour en France, ils créent le circuit Publicis avec le fameux kangourou bon accueil et programment Antonioni, Bergman, Varda, Karel Reisz, Boorman (Leo the last). Chaque fois qu’on découvrait un film, Pierre ou moi, on les appelait et quelques heures après, ils le voyaient et très souvent, le prenaient : ainsi WILLY BOY connaîtra une exclusivité mémorable au Paramount Elysées. Ils deviennent distributeurs et sortent ou ressortent  des classiques, les Chaplin, LE CONVOI DES BRAVES, LE MASSACRE DE FORT APACHE de John Ford qu’ils font venir. Il en résultera 15 jours inoubliables et beaucoup de B§B (bénédictine et Brandy) absorbés pour éviter que le cinéaste les boive. Ils cofinancent ou distribuent LE BOUCHER, HÔTEL DES AMÉRIQUES, LA CHINOISE, PRÉNOM CARMEN, BUFFET FROID, BEAU PERE, LE CHOIX DES ARMES. Pour COUP DE TORCHON, ils se décident en un déjeuner, après m’avoir fait raconter une scène.

Passer un moment avec Jo, c’était s’immerger dans le cinéma (Mes souvenirs remontent aux époques où Pathé avait des agences en Chine et Gaumont en Angleterre) avec forces proverbes à la clé : « Pour BUFFET FROID, j’ai dit Alain Sarde : en somme, vous me demandez de lancer plein de billes et de les ramasser dans le noir. »

Dans son dernier mail, il commentait mon blog : « Cher Bertrand j'ai vu le TROISIÈME HOMME en 1949, avant sa sortie, chez John Garfield.  Avec Zero Mostel. Tous les 2 étaient victimes de la « chasse aux sorcières » (vilaine époque de l’histoire américaine). Voir un tel film merveilleux, il y a plus de soixante ans, n'est-ce pas merveilleux ? N'est-ce pas aussi la preuve que le cinéma est le miroir dans lequel se reflète notre société. Comme Z, L’AVEU et IF ont été les reflets des révoltes de 1968 et le Festival de Cannes actuel celui d'un monde occidental vieillissant et déprimé… J'ai toujours été intrigué par LA CHINOISE de Godard dont j'étais coproducteur et distributeur. Il m'avait donné un scénario en quelques lignes. Le film terminé n'avait aucun rapport avec le scénario et racontait une histoire décousue, concernant Nanterre et qui devint compréhensible avec les événements de 1968. N’est-ce pas un signe que des créateurs, peintres, écrivains ou metteurs en scène ont quelquefois une perception de l'inconscient populaire telle, que leurs créations deviennent prophétiques. »

Jo, je donnerais beaucoup pour garder, à votre âge (et à n’importe quel âge), votre jeunesse, votre passion et votre enthousiasme.

Bertrand Tavernier