Disparition

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Hommage à Jacques Rouffio

Bertrand Tavernier et Macha Méril rendent hommage au réalisateur disparu le 8 juillet.

La première fois que je vis Jacques Rouffio, j’eus l’impression de rencontrer un ours improbable, bourru, laconique. En fait, c’était une protection car il était doté d’un vrai sens de l’humour, avec un goût pour la dérision, le sarcasme qui inspira son chef d’œuvre, Le Sucre. Mais il était aussi chaleureux, fidèle en amitié. Nous l’avons rencontré, Pierre Rissient et moi, parce qu’il voulait qu’on défende L’Horizon, sa première réalisation, si on l’aimait suffisamment. Il venait de fonder avec Francis Girod une société de production pour financer des films indépendants et chacun épaulait, produisait le film de l’autre. Pour Girod, ce fut L’Horizon, pour Rouffio, Le Trio infernal, cette œuvre grinçante et terrible et L’État sauvage. Ils aidèrent aussi Bernard Paul (Le Temps de vivre, Beau Masque d’après Roger Vailland, Lea l'hiver de Marc Monnet). 

L’Horizon était et reste un film magnifique, sensible, poignant. Une des vraies réussites inspirées par la guerre de 14 qu’elle aborde de manière oblique, insidieuse : point de batailles, de tranchées, d’héroïsme ou de sauvagerie mais la difficile convalescence d’un jeune blessé (magnifique Jacques Perrin) qui se retrouve dans sa famille, à l’arrière. Rouffio, trouvant en Georges Conchon un collaborateur idéal, totalement en symbiose avec sa sensibilité, y abordait sans effets de manche, sans slogans, le thème de la désertion qui faisait aussi peur à la droite qu’au parti communiste. La guerre d’Algérie était proche et chaque phrase prenait un sens encore plus fort. C’était aussi une splendide histoire d’amour avec un personnage de jeune femme (Macha Meril) passionnée, exigeante, désireuse que son amour soit à la hauteur de ses rêves.. C’est elle qui poussait le jeune soldat à déserter, avec l’aide de son père (un René Dary d’une justesse confondante). C’était une œuvre qui parlait de tout ce qu’on omet d’habitude. Ajoutons que la musique de Serge Gainsbourg donna lieu des années plus tard à la chanson Eliza (prénom de l’héroïne) qui devint un film de Jean Becker.

Rouffio enchaina avec le décapant, le sarcastique 7 morts sur ordonnance, peinture au vitriol, toujours avec Georges Conchon, de certaines pratiques du corps médical, de son arrogance, sa complicité avec les notables. Cet adaptation d’un fait divers dut être tournée en Espagne pour les séquences d’intérieur pour échapper à une éventuelle censure. On assistait à une confrontation extraordinaire entre deux générations d’acteurs (ce qui ajoutait un piment supplémentaire au sujet) à travers deux champions : Charles Vanel, comédien exemplaire, toujours profondément juste, qui allait droit à l’essentiel et un bouillonnant Gérard Depardieu, débordant d’énergie volcanique. La séquence de la gifle que Depardieu flanque à Vanel reste un moment inoubliable.

Nous avons défendu ces deux films, Pierre Rissient et moi, et obtenu de bonnes critiques. Pas assez à mon goût. C’est que Jacques Rouffio appartenait à un groupe de metteurs en scène qui ne surent pas, ne voulurent pas s’auto-publiciser en défonçant ce qui était fait autour d’eux. Ils ne prétendirent pas créer d’école mais gardaient une modestie d’artisans et pourtant nombre de leurs films sont prémonitoires, de Remparts d'argile de Jean Louis Bertuccelli qui parlait de la place de la femme dans la société maghrébine (sujet pas du tout à la mode et dont l’intelligentsia se foutait) à O Salto de Christian de Challonge sur les émigrés portugais qui venaient travailler en France (impossible d’intéresser la CGT à ce film) en passant par Le Temps de vivre et Dernière sortie avant Roissy de Bernard Paul et Pierre et Paul de René Allio.

Des années après, j’ai été quand même fier et heureux de pouvoir présenter au Festival Lumière, dans le cadre d’un hommage à Gérard Depardieu, Le Sucre en présence de Jacques Rouffio. Ce n’était que justice. Ce film restait méconnu, jamais cité quand on parlait, éternel serpent de mer, des rapports entre le cinéma français et la vie politique. Et pourtant il était d’une férocité, d’une justesse confondante. L’ébouriffant scénario de Georges Conchon (dont le dialogue est digne du meilleur Jeanson et rien ne fait fabriqué) démontait de manière implacable et désopilante les combines financières, les arnaques bancaires qui allaient exploser quelques années plus tard avec la crise des subprimes. Tout y était et disséqué de main de maitre : les coups de bluff des banques et d’un marché déjà dérégulé, la couardise des politiques. L’explication finale que donnait Claude Piéplu (il fallait le voir déjeuner d’un minuscule filet de poisson) était d’une limpidité terrible. Le duo Depardieu Carmet était prodigieux (il fallait voir Depardieu lançant péremptoirement une phrase sibylline pour désamorcer les questions embarrassantes). Roger Hanin y trouvait le rôle de sa vie. Ce film reste trop peu montré, trop peu célébré.

Jacques, j’ai été tellement content qu’on redécouvre ce film (une édition DVD bénéficiait de bonus formidables réalisés par Xavier Giannoli). [MàJ : ces précisions de Xavier Giannoli : "J'ai aidé aux bonus du divin Sucre et amené Gaumont à le ressortir (j'ai fait une longue interview de Depardieu dont ils n'ont gardé que 10 minutes...) mais je n'ai pas réalisé les bonus. J'avais parlé avec la veuve Conchon qui m'avait donné les documents de préparation du scénario, l'histoire de Varsano qui a inspiré l'intrigue. Enfin, la réplique / running gag de Depardieu pour expliquer pourquoi "Y a plus de sucre !"   est "Phénomène mondial !".]

On s’était un peu perdu de vue. Bien sur,  je continuais à voir tes films et t’en parlais. j’avais été touché par Romy dans La Passante et L’Orchestre rouge et L'Argent m’avaient bien plu. Mais la vie nous écartait et je le regrette. Tu comptais beaucoup pour moi et quand j’avais enfin pu monter L’Horloger de Saint-Paul, je t’avais demandé comme directeur de production, travail que tu faisais entre deux films. Tu avais ainsi aidé José Giovanni et d’autres cinéastes. Malheureusement Lira Films t’avait écarté. Mais tu restes celui qui fut un des premiers à qui je montrais le premier montage et c’est toi qui me suggéra de couper les deux scènes avec les parents de Christine Pascal, idée formidable même si l’un des personnages était joué par Monique Chaumette, la femme de Noiret.

Peut être Jacques qu’on va commencer enfin à te redécouvrir. Un coup de coeur à la SACD serait un début.

Bertrand Tavernier

 

Jacques était un homme d'une autre époque, tendre et discret. Ses yeux pétillaient d'intelligence, mais sa bouche était amère. Que deviendra le cinéma ?

L'Horizon est un film imparfait et touchant, fruit d'une collaboration de tous. Je suis fière d'y avoir participé.

Macha Méril