Disparition

Ajouter aux favoris / Partager

Tags : Cinéma , Disparition , Hommage

Voir tous les tags

Hommage à Daniel Duval

Le réalisateur et scénariste Bernard Stora, ancien administrateur de la SACD, salue la mémoire de Daniel Duval, disparu le 10 octobre dernier.

J’ai rencontré Daniel en 1976. Qui nous avait présentés, qui lui avait conseillé de me prendre comme assistant, je ne m’en souviens plus. Pourquoi, sans cesse sur ses gardes, m’a-t-il fait confiance, pourquoi sommes-nous devenus amis ? Mystère. Difficile d’imaginer plus différents l’un de l’autre. Sans doute a-t-il compris très vite que je ne lui voulais pas de mal, que je ne lui ferai pas de mal. Eternel enfant maltraité pour qui l’autre était d’abord une menace, il anticipait jusqu’à le provoquer le moment où il serait déçu et trahi. De se savoir en relative sécurité était un sacré soulagement.

Il me semble qu’au départ, nous avons travaillé sur une adaptation du bouquin de Vautrin, Billy-ze-Kick, que devait tourner plus tard Mordillat. Pour une raison que j’ai oubliée – décidément, j’évoque des souvenirs en miettes – ce projet a été abandonné en cours de route et nous avons bifurqué vers L’Ombre des Châteaux. Magnifique histoire, magnifique écriture. Je retrouvais l’émotion que j’avais éprouvée, dix ans plus tôt, lorsque Jean Eustache m’avait fait lire le scénario du Père Noël a les yeux bleus. Des histoires poignantes, imprégnées d’enfance, saturées de nostalgie et d’espoirs déçus, un sens aigu du tragique et de la fatalité sociale. Ni Jean ni Daniel n’auraient voulus être qualifiés d’hommes de gauche, l’engagement au sens militant du terme n’était certes pas la voie qu’ils avaient choisie. Mais leur œuvre, chacune à sa manière, témoignait d’une vision de classe effrayante de lucidité.

C’est ainsi qu’entre Narbonne et le café des 89 Départements du Père Noël, Billy-Montigny et les terrils de L’Ombre des Châteaux s’est nouée pour moi, aux deux extrêmes de la France, outre le froid glacial qui régnait sur l’un et l’autre tournage, une étrange coïncidence. Daniel Duval était à lui-même la matière de son œuvre, la source de son inspiration. Il m’a emmené dans l’Allier, rencontrer son père nourricier, qu’il adorait. Il m’a emmené à Villiers-sur-Marne, là où, à présent recouvertes par la ville nouvelle, s’entassaient en ordre précaire les cabanes en carreaux de plâtre où il avait passé une partie de son enfance. Il était hanté d’images fortes et cruelles, mais aussi chargées de douceur et de compassion.

C’était un acteur talentueux – ah, cette voix superbe ! – et c’est pour cela qu’il est sans doute le mieux connu du public, mais c’était avant tout un grand auteur et un grand cinéaste. Peut-être n’a-t-il jamais trouvé le système de production qui lui aurait permis de s’exprimer plus complètement, plus librement. L’équipe constituée pour L’Ombre des Châteaux était certes excellente sur le papier, mais très traditionnelle, très professionnelle, au sens un peu borné que ce terme recouvre parfois. Il ne s’y sentait pas à l’aise et je passais une bonne partie de mon temps à prévenir les esclandres. Ainsi ce jour où, alors qu’il était en retard comme souvent, nous sommes arrivés en voiture au tournage, accueillis par une double haie de techniciens tapotant ostensiblement leur montre. Plus maladroit que méchant, mais il s’en est fallu d’un cheveu qu’il ne se barre pas aussi sec.

Au fond, il n’a jamais aimé le monde du cinéma et ce n’est pas un hasard, au-delà des péripéties de sa vie intime, s’il est resté tant d’années sans rien produire de personnel. Il détestait la vanité, les faux-semblants, la lâcheté, la compromission. Son passage par la case prison n’était pas pour rien dans sa vision pessimiste des rapports humains. Il était radicalement différent, inclassable. Il était aussi violent, imprévisible, ingérable, comme on dit aujourd’hui. Il pouvait être enfin, mais cela, seuls ses très proches le savaient, attentif, généreux, secourable. Lorsqu’en 1978, ma femme et moi avons perdu un enfant, il nous a témoigné son affection avec une discrétion et une délicatesse sans pareille. Et l’été suivant, je m’en souviens, il nous a prêté, pour que nous partions en vacances, cette Alfa-Roméo grenat achetée d’occasion à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Comment mieux dire qu’il ne cessait de penser à nous ?

Est-ce ainsi qu’on rédige un hommage ? Ai-je parlé de lui, ai-je parlé de moi ? J’ai parlé d’un homme que j’ai profondément aimé.

Bernard Stora