Hommage

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« Heureux ceux qui ont connu Claude Brulé »

Hommage de Bertrand Tavernier, cinéaste et ancien administrateur de la SACD, à Claude Brulé.

Doublement heureux ceux qui côtoyé Claude Brulé à la SACD, qui ont travaillé avec lui alors qu’il était membre du Conseil d’administration ou président.
J’ai été de ceux-là et j’ai gardé de nos discussions, de nos débats, de toutes les actions que nous avons mené ensemble, de tous ces moments, oui j’ai gardé un souvenir que rien ne pourra effacer. C’est là, en moi, et cela ne peut pas disparaître.

Oui, nous avons partagé des combats et aussi des fous rires, des colères quand on se retrouvait dans des manifestations contre diverses formes d’intégrisme, contre ceux qui avaient fait sauter un cinéma au nom d’une religion mal comprise.

Claude était là et à son indignation se mêlait un peu d’étonnement. Comment est-ce que des gens pouvaient mettre une bombe pour exiger l’interdiction d’une œuvre qu’ils n’avaient pas vue, qu’ils ne connaissaient pas et ne voulaient pas connaître.

Il s’identifiait à ce personnage de Labiche qui s’étonne que la première action d’une femme du monde qui vient de lui acheter sa maison, soit de brûler la bibliothèque qui contient les œuvres complètes de Voltaire : « Brûler Voltaire ? L’avez-vous au moins lu ? » et qui s’attirait cette réponse fulgurante : « il n’est pas nécessaire d’avoir lu Voltaire pour vouloir le brûler. » Il adorait cette scène et nous nous la récitions souvent. Car la colère chez Claude Brulé ne détruisait jamais l’ironie.

Oui, Claude était quelqu’un de spécial, d’étrange. Il avait décidé qu’il était plus qu’important, vital, de se battre non seulement contre toutes les censures dont celle de l’argent et de l’ignorance mais aussi pour : pour la création, pour les auteurs, pour le droit d’auteur. Et il  consacra plus de 20 ans à cette lutte.

Et cela, à une époque où il est de bon ton de rabaisser la culture, de demander sa gratuité, ce qui revient au même, a une époque où ceux qui pillent des œuvres sur Internet trouvent des alliés chez des intellectuels, des journalistes sans parler de tous ces hommes politiques qui considèrent la culture comme le cardinal de Bernis (personnage qu’aimait beaucoup Claude) considérait l’agriculture : « trop de culture épuise un champ fertile », disait-il, ce à quoi un proverbe africain lui répondait : « un homme sans culture, c’est un zèbre sans rayures ».

Il pensait qu’un auteur c’était quelqu’un qui fabriquait des histoires comme d’autres fabriquent du pain ou des draps, qui assemblait des émotions comme d’autres des poutres. Et qu’une œuvre c’est ce qui éclairait la vie des fabricants de pain, de drap, des poseurs de poutres, n’est-ce pas Jean Cosmos. « L’art, dit Hugo, c’est le reflet que renvoie l’âme humaine de la splendeur du beau. »
Et Claude pensait que ceux qui essayaient de refléter cette splendeur méritaient le respect.

Pour lui, respect voulait dire que l’auteur devait être pris au sérieux, qu’il ne devait pas être domestiqué (encore Hugo : « On a vu des auteurs errant, en toute liberté, sans muselière, sur la voie publique. Des intelligences peuvent être mordues. »), qu’il fallait défendre l’intégrité de son œuvre (lui-même refusait que ses films soient coupés par la publicité et  donc qu’ils soient diffusés sur TF1).

Et qu’il fallait aussi qu’il soit justement rémunéré. Il était de ceux qui savaient que la culture a un prix mais que l’absence de culture coûte beaucoup plus cher. Je le revois encore me dire avec son humour pince-sans-rire, son ironie souriante : « Mais ce sont des petits bras, tous ces types qui volent nos œuvres sur Internet, qui réclament que la culture soit gratuite. Pourquoi seulement la culture ? Pourquoi pas le pain, la viande, le vin, le lait, les bijoux, les habits, les portables. Bonnot ou Marius Jacob, au moins ils y allaient plus franco et ils prenaient des risques. »

Oui, il était de toutes les batailles tout en sachant qu’il ne serait pas toujours vainqueur. « celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a deja perdu » a dit Bertolt Brecht. Ce à quoi Victor Hugo répondait (et c’est une citation qu’il me donna) : « Ce qui est combat dans le présent est victoire dans l’avenir. »

Quand on créa à la SACD un poste de médiateur pour régler pacifiquement les conflits qui pouvaient opposer des auteurs, le nom de Claude arriva tout de suite sur le tapis et il fut un remarquable Monsieur Bons Offices. Et, j’en ai été le témoin, un Monsieur Bons Offices qui pouvait prendre des coups de sang. Il détestait l’injustice et la cupidité.

Oui Claude m’a inspiré, m’a stimulé, donné du courage quand on était effondré face au cynisme, à l’aquabonisme, à la dictature du profit et de l’ignorance. « Même sans espoir, la lutte est encore un espoir. » Sa jeunesse d’esprit, sa mémoire, sa culture, sa connaissance de la langue française étaient revigorantes, réconfortantes. Je lui posais des questions sur un scénariste des années 50 et venaient dix anecdotes, dix aperçus cocasses. On se réchauffait comme à une grande cheminée. Cela va nous manquer ce feu mais son souvenir nous réchauffera. Je le sens. Je le sais.

 

Bertrand Tavernier