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Gilles Jacob : « Etre à l’affût, découvrir sans cesse »

Le 12 juin dernier, Pascal Rogard recevait Gilles Jacob, président du Festival de Cannes. Ce dernier a évoqué son parcours et ses 36 ans à la tête du plus grand festival de cinéma du monde, avant d’engager une discussion avec les auteurs de la SACD.

Gilles Jacob aurait voulu être professeur de lettres ou juge. Il a été critique de cinéma pendant 14 ans, ce qui lui semble avec le recul assez proche de juge : « c’est une question d’équilibrage, il faut voir le négatif et le positif ».

Arrivé au Festival de Cannes en 1977, Gilles Jacob affirme s’être contenté de l’avoir développé. « Les fondateurs ont droit à l’admiration collective. Ensuite, nous n’avons été que des accompagnateurs. » Devenu délégué général en 1978, il crée tout de même Un Certain Regard et le Prix de la Caméra d'Or qui récompense le meilleur premier film, toutes sélections confondues. D’autres innovations suivront : la Leçon de Cinéma en 1991, et la Cinéfondation en 1998, l’une de ses plus grandes fiertés.

Gilles Jacob retient en effet deux choses de son bilan. La première est d’avoir donné une plus grande autonomie financière au Festival de Cannes en développant trois axes : le Marché du film, facilité par le nouveau palais et les plages alentours, les accords avec les chaînes de télévision, et notamment Canal+, et le Club des partenaires, composé d’une grande marque par secteur d’activité, qui assure à lui seul un tiers du budget.

La seconde est la cohérence de l’ensemble, grâce notamment à la Cinéfondation, qui est à la fois une sélection de films d’écoles, une résidence pour les jeunes réalisateurs et un atelier d’aide à la coproduction. « Il y a des nouveaux auteurs, partout dans le monde. Notre rôle est d’être à l’affût, de découvrir sans cesse… ».

La sélection et le Jury

Ouvrant le bal des questions, Pascal Rogard a demandé pourquoi il y avait si peu de films américains du niveau de E.T., projeté en clôture en 1982. Gilles Jacob a reconnu avoir montré « seulement deux ou trois films de cette ampleur-là », citant Apocalypse Now (Palme d’or 1979) et Witness (Ouverture 1985). Selon lui, les Américains ne veulent pas prendre le risque d’un mauvais accueil, mais comme ils veulent quand même descendre à Cannes, « ils envoient un mouton à 5 pattes, et chargent le film ». Par « charger » le film il faut comprendre inclure dans le budget dudit film tous les frais relatifs à la présence cannoise…

Comme le remarque un auteur dans la salle, Gilles Jacob « ne manque ni d’humour, ni d’esprit, alors pourquoi si peu de comédies ? ». « Par peur de se faire éreinter », répond Gilles Jacob, qui cite quand même quelques exceptions : Jacques Tati, « mais ça dépasse le rire », Woody Allen, « dont les films ne marchent pas aux Etats-Unis », ou Shreck

Désormais Gilles Jacob ne s’occupe plus du tout de la sélection. Thierry Frémaux, nommé délégué artistique en 2001, puis délégué général en 2007, en tient seul les rênes depuis 2004. « Je me suis rendu compte que c’est impossible de faire une sélection à deux. Si ça ne va pas, il y a des contrepouvoirs : le Conseil d’administration, les journalistes… Mais une seule personne doit assumer la sélection. J’en ai eu la certitude quand j’ai commencé à lire dans la presse américaine que je faisais exprès de faire échouer Thierry. »

Sur le Jury, il a précisé que le président du Jury ne choisit pas les membres, mais qu’on lui demande s’il y a des personnalités qu’il ne veut pas voir dans le Jury. « En général, ils ne tombent pas dans le piège et répondent qu’ils aiment tout le monde », mais la composition du Jury leur est toujours soumise d’abord, et ils peuvent toujours s’opposer à un ou plusieurs jurés.

Olivier Gorce, vice-président cinéma de la Guilde des scénaristes, s’étonne que sur les 4 Jurys du festival (Longs métrages, Un Certain Regard, Caméra d’or, Cinéfondation & Courts métrages), il n’y ait eu qu’un seul scénariste depuis 2000. Pour Gilles Jacob, il est évident que le métier n’est pas assez reconnu, et il a encouragé les scénaristes à se battre pour plus de reconnaissance. « Je pense que les écrivains pourraient aussi être plus présents. Pour moi ce sont des généralistes comme les réalisateurs. »

Tapis rouge et files d’attente

La discussion a aussi porté sur ce qui fait la signature de Cannes : la montée des marches, dont Gilles Jacob avait eu l’idée dans l’ancien Palais - où public et presse se mélangeaient sur un grand parvis, sans permettre aux photographes de travailler -, « l’aboyeur », qui fut d’abord un certain Yves Mourousi, ou encore la musique qui précède chaque projection (L’Aquarium du "Carnaval des animaux » de Camille Saint-Saëns), empruntée aux Moissons du ciel de Terence Malick, qu’ « on ne peut plus changer sans provoquer des protestations ».

Autre marque moins glamour de Cannes : les très très longues files d’attente. Gilles Jacob a reconnu que c’était un problème, tout en faisant valoir les contraintes et les nombreux publics qui se côtoient : journalistes, professionnels, équipes de films, sponsors, officiels, délégations nationales, artistes, et habitants de Cannes, auxquels sont réservés 8% des billets. Pour autant, agrandir le Palais actuel ou en construire un autre ne lui semble pas envisageable à court ou moyen terme.

Pas de Cannes sans « people », et Gilles Jacob a aussi été interrogé sur son amour pour les actrices. Ce à quoi il a répondu : « Un des grands plaisirs du cinéma, c’est voir un metteur en scène tomber amoureux de son actrice. » A propos de Steven Spielberg, il a évoqué sa profonde gentillesse et sa remarquable attention aux autres. « Quand vous parlez avec lui, vous êtes la personne la plus importante du monde. C’est pour lui que Nicole Kidman est venue, elle n’avait jamais voulu venir auparavant », a-t-il souligné, mentionnant au passage que Catherine Deneuve ne voulait pas non plus présider le Jury, jusqu’à ce qu’on lui propose une co-présidence avec Clint Eastwood.

Un festival unique au monde

Gilles Jacob a invité les auteurs qui le pouvaient, à se rendre chaque année à Cannes. « Quand on travaille dans le cinéma, c’est important, car on recharge sa batterie pour un an. C’est quelque chose d’unique : pendant 15 jours, quelle que soit l’actualité, les gens ne parlent que de cinéma, et dans les salles, on passe souvent de l’univers d’un fou à l’univers d’un autre fou, la frontière entre le génie et la folie étant poreuse. »

Face à Venise, Berlin ou Toronto, Cannes a toujours maintenu un cap très « auteurs ». Grâce aussi à la Quinzaine des réalisateurs, créée en 1969 par la Société des réalisateurs de films (SRF) qui voulait voir des films hors des arrangements diplomatiques. Beaucoup de cinéastes y ont été découverts. Pierre-Henri Deleau, qui y a officié pendant 30 ans, et dont Gilles Jacob a salué « le travail remarquable », était d’ailleurs un peu las de voir les metteurs en scène qu’il avait découverts rejoindre la Sélection officielle. « La Quinzaine a poussé vers plus de films d’auteur. C’est certain. Je suis un enfant de la SRF. » Mais pour Gilles Jacob, l’attraction de la Compétition est naturelle et inévitable. Rien que pour l’Auditorium Louis Lumière, ses 2 400 places, et  sa perfection technique de l’image et du son. « On voit bien de partout. Un metteur en scène ne peut pas rêver mieux. »

Gilles Jacob a aussi souligné l’engagement du Festival en faveur des auteurs dont la liberté d’expression est menacée, comme récemment Jafar Panahi.

Pour conclure, il a évoqué sa succession : « soit un grand artiste, soit quelqu’un qui, outre qu’il incarnera l’institution, assurera une mission d’évaluation et de surveillance, en vérifiant que le travail se fait au mieux ». L’un des grands défis que le festival aura à relever est la concurrence du Festival de Pékin. Malgré des promesses contraires, le festival s’est tenu une nouvelle fois en avril, pour sa deuxième édition, et, selon Gilles Jacob, semble animé d’une forte détermination. 

B. de M.

crédit photos : SACD