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Franck Appréderis rend hommage à Jorge Semprun récemment disparu

Le scénariste et réalisateur témoigne de son amitié et de sa complicité professionnelle avec Jorge Semprun

J’ai eu le privilège de partager avec Jorge Sempun une amitié de plusieurs décennies, et la chance de travailler avec lui à plusieurs reprises, la première fois en 1976, et sans discontinuer durant ces quatre dernières années. Nous avons écrit ensemble une mini-série installée dans les années 50 à St Germain des Prés, et un unitaire inspiré de son chef d’œuvre « L’écriture ou la vie », que j’ai réalisés pour France Télévisions, tout en enregistrant et filmant parallèlement dix heures d’entretien avec lui jusqu’à l’été dernier  qui m’ont servi à monter…trente minutes dans un portrait réalisé pour la collection « Empreintes » pour France 5. Dix heures d’entretien, ce sont des jours et des jours plongé dans son intimité, ou du moins ce qu’il voulait en livrer, car l’homme était secret, même avec ses amis les plus proches, sans doute, comme j’aimais à le lui rappeler, une vieille habitude de la clandestinité, quand il était cadre dirigeant du Parti Communiste Espagnol Clandestin pendant les années du Franquisme. C’est dire que Jorge Semprun en partant emporte une part de moi-même,  mais je pense qu’il emporte aussi une part de nous tous, car il a été un des grands témoins du XXème siècle.
Heureusement, il nous laisse son œuvre, ses livres, dans lesquels il nous suffira de nous replonger pour reprendre, pour ma part, ces moments d’échanges si riches et si passionnants avec lui partagés, et pour tous retrouver ce grand d’Espagne et de France. Il nous suffira aussi de revoir les films qu’il a écrits avec Alain Resnais, « La Guerre est finie, Staviski » avec Costa-Gavras, « Z, L’Aveu, Section Spéciale » ou encore « L’Attentat » avec Yves Boisset et avec d’autres encore, tels Joseph Losey, Pierre Granier-Deferre ou Hugo Santiago, ainsi que plusieurs téléfilms,  avec Boisset encore « L ‘Affaire Dreyfus » , et avec moi « Ah ! c’était ça la vie, Le temps du Silence ».

Jorge Semprun, comme tout le monde le sait, est l’immense « auteur-témoin » du camp de concentration nazi de Buchenwald (Le Grand Voyage, l’Evanouissement, Quel Beau Dimanche, Le mort qu’il faut, l’Ecriture ou la vie…).  Espagnol,  mais brillant élève du Lycée Henri IV à Paris, puis étudiant en philosophie à la Sorbonne,  il avait choisi la langue française pour écrire. Lors des entretiens filmés que j’ai eus avec lui, il me disait : «  Peut-être que je ne serais jamais devenu écrivain si je n’avais pas été déporté, je n’en sais rien. Mais le besoin d’écrire, qui était un besoin comme on a envie de respirer, est venu après le camp (…) mais il m’a fallu attendre 17 ans pour raconter la mémoire du camp, car la mémoire du camp c’était la mémoire de la mort…Vivre sa mort. »

Mais ce qui m’a toujours surpris dans ses propos, malgré l’horreur de ses souvenirs, c’est qu’il n’a jamais oublié que Buchenwald était à quelques kilomètres seulement de Weimar, la ville de Goethe, et que l’Ettesberg, colline sur laquelle était construit le camp, était le lieu privilégié des promenades de l’auteur de Werther, Faust, ou Wilhelm Meister. Il a tenu, quand nous étions ensemble  à Weimar, pour les besoins du tournage du « Temps du Silence », à aller encore revisiter pour la énième fois la maison du grand auteur et poète allemand qu’il admirait tant. De la même manière j’étais frappé aussi de voir à quel point il portait en lui la culpabilité de l’extermination juive qu’il découvrit en 1944 quand les premiers déportés d’Auschwitz arrivèrent à Buchenwald. Pour lui il était inconcevable, impardonnable, que les hommes aient été capable d’une telle abomination, les hommes, tous les hommes, donc lui-même, homme de culture, culture française, espagnole et…allemande, car il possédait à merveille la langue allemande, apprise chez lui, à Madrid, dès sa plus jeune enfance par des préceptrices engagées par son père. Il lisait dans le texte aussi bien Edmund Husserl que Martin Heideger. C’est cette connaissance de l’allemand qui va d’ailleurs lui servir au camp auprès des kapos qui sévissaient dans l’enfer de Buchenwald.

Mais Buchenwald n’était pas pour lui que le camp  de concentration nazi. Weimar se retrouvant après le partage de Yalta en Allemagne de l’Est, les autorités soviétiques ont aussitôt utilisé le camp pour y déporter et exécuter des milliers d’opposants au régime stalinien, ce qui pour Jorge, qui consacrera dix ans de sa vie au Parti avant d’en être exclu au début des années 60 (La deuxième mort de Ramon Mercader, Autobiographie de Frederico Sanchez, Netchaëv est de retour..) mettait sur un pied d’égalité la barbarie stalinienne et la barbarie nazie. «… Je me suis dépris de mes idées communistes ou léninistes…».

Jorge Semprun répondait, quand on lui posait la question de sa nationalité, espagnole ou française, ou de sa qualité, d’homme politique ou d’écrivain : « Je suis avant tout un ancien déporté de Buchenwald », et de sa patrie : « Ma patrie c’est le langage (…) le langage c’est la communication, c’est l’amour, c’est la haine, c’est la discorde, c’est la concorde, c’est tout !(…) la langue on peut en changer, le langage est universel. »

Littérature, cinéma, Jorge Semprun, s’éloignera lentement du militantisme communiste pour s’intéresser aux rouages de l’âme humaine. Pourtant, en 1968, quand Felipe Gonzalés lui propose le poste de ministre de la Culture, il accepte. « J’ai accepté pour une raison principale : travailler avec cette équipe là (…) une équipe jeune qui a achevé la transition démocratique (…) Moi qui avais été presque toute ma vie le plus jeune, un des plus jeunes dans le réseau de la résistance, un des plus jeunes au bureau politique du parti communiste d’Espagne, ou le plus jeune, tout d’un coup j’étais le plus vieux, et de loin. ». Il retrouvera Madrid, la ville de son enfance, trois années durant à ce poste, et il s’amusait de voir,  car c’est un des aspects de Jorge Semprun peu connu, son humour et sa joie de vivre, que les policiers espagnols qui l’avaient tant recherché pendant sa clandestinité étaient maintenant chargés de sa sécurité.

Je voudrais terminer sur une phrase qui est la conclusion de nos entretiens qu’il emprunte à Francis Scott Fitzgerald :  « La marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer. »

Jorge était une intelligence de premier plan.

Franck Appréderis