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Festival International des Programmes Audiovisuels à Biarritz

Le compte rendu du débat SACD - Scam : « Télévision de demain : la création sera-t-elle connectée ? »

Débat SACD / SCAM

Sont intervenus dans cette table-ronde animée par Pascal Rogard :

  • Laurence Franceschini, directrice générale des médias et des industries culturelles, Ministère de la Culture et de la Communication,
  • Dimitri Grimblat, auteur-réalisateur d’une série web-documentaire,
  • Eric Garandeau, Président, Centre national de la cinématographie et de l’image animée,
  • Stéphane Le Bars, Délégué général de l’Union Syndicale de la Production Audiovisuelle
  • Alain Le Diberder, conseiller pour la création interactive de la SACD et Directeur général adjoint d’Allo Ciné,
  • Frédéric Pie, Président d’HUBEE,
  • Thomas Valentin, vice-président du directoire et directeur général des antennes et des contenus du groupe M6

Pour Alain Le Diberder, qui assurait l’introduction des débats, ce monde numérique, aux contours apparemment complexes, se caractérise en fait par deux faits majeurs : d’une part, les innovations technologiques y sont nombreuses et permanentes, d’autre part, cette innovation s’accompagne de l’irruption d’acteurs qui n’existaient pas auparavant dans l’écosystème audiovisuel. C’est le cas d’Apple par exemple ou de Netflix dont les activités ont cru à une vitesse vertigineuse tout au long de l’année 2010.

Face à cette profusion technologique et à la diversité des modèles économiques, il est important d’insister sur quelques idées simples :

Non seulement, l’offre audiovisuelle traditionnelle conserve sa force et sa pertinence dans un monde où les goûts et les désirs des téléspectateurs évoluent peu et très lentement. Au-delà, nous aurions tort de faire le deuil de notre système de soutien à la création. Bien au contraire, les règles du jeu de l’écosystème audiovisuel doivent et peuvent être appliquées aux nouveaux acteurs. La preuve en est faite avec les accords signés par la SACD avec DailyMotion et plus récemment You Tube et le récent décret qui a prévu la mise en œuvre d’obligations de financement de la création audiovisuelle et cinématographique par les services de médias audiovisuels à la demande.

Pour l’avenir, il est essentiel de travailler sur deux chantiers majeurs :

  • l’internationalisation de l’offre numérique : les règles du jeu doivent être les mêmes pour tous, sauf à vouloir laisser prospérer une concurrence déloyale entre les opérateurs situés en France et soumis à des obligations et ceux établis à l’étranger et bénéficiant d’une fiscalité dérogatoire et exonérés de toute contribution à l’égard de la création ;
  • l’équilibre à trouver entre l’imposition d’obligations en faveur de la création et la nécessité d’assurer le développement de ces nouveaux services

Pour Frédéric Pie, nous n’avons pas attendu les TV connectées pour pouvoir se connecter à Internet sur les écrans de télévision. D’ores et déjà, via la box des fournisseurs d’accès à Internet, le câble, les médias center (qui offrent la possibilité de projeter ses contenus présent sur le PC sur son écran de télévision), l’usage d’outils Internet sur le poste Tv était envisageable.

La TV connectée donnera elle accès à des widgets et des applications, à la manière de ce que nous connaissons déjà sur les smartphones. D’ici 3-4 ans, 75% du parc de télévision sera connectable.

Elle pourra permettre le développement deux grandes catégories de services : la vidéo à la demande et la télévision de rattrapage, faisant par ailleurs croître la délinéarisation des contenus ; les services interactifs.

Du côté des téléspectateurs, plusieurs usages seront demandés :

  • uploader les contenus (depuis tout support) pour les visionner sur sa télévision
  • visionner les contenus de sa « communauté », partager avec son entourage…
  • avoir accès à des guides de programme intelligents et tenant compte de nos goûts, de nos habitudes de consommation…
  • améliorer l’expérience utilisateur en travaillant l’ergonomie de l’offre, en adaptant les télécommandes aux nouveaux usages, en facilitant les interfaces
  • dupliquer les mêmes contenus sur tous les écrans disponibles dans la maison
  • gérer son temps devant la télévision (faire des pauses, regarder en différé..)

Pour Thomas Valentin, la télévision n’est pas morte ! Si le monde de l’audiovisuel aime se faire peur, la télévision reste forte : l’objet technologique le plus vendu en 2010 en France a été la télévision (8,5 millions de postes) devant les smartphones (7 millions), les consoles de jeu (2,3 millions) et les tablettes (450.000). Dans le même temps, les français ont regardé davantage encore la télévision (près de 4 heures par jours), bien que les usages des téléphones, des consoles de jeux et d’Internet soit aussi en hausse.

L’utilisation d’Internet est aussi très souvent liée aux contenus audiovisuels. En 2010, 40% du trafic généré sur Internet est lié à des vidéos. Dans deux ou 3 ans, on estime que cette proportion sera de 75%.

Il y a deux manières d’envisager la TV connectée : soit il s’agit de la TV connectée telle qu’on la connaît, grâce aux offres ADSL : il s’agit alors d’un univers managé, organisé par des opérateurs qui font payer ce service ; soit il s’agit de la TV branchée directement sur Internet qui est un espace ouvert et non managé. Dans ce monde, développer un business model est un exercice difficile car ce système massivement gratuit dans laquelle on cherche surtout à générer du volume, à profiler les internautes, à avoir des coûts de production très bas aboutit à la vente d’espaces publicitaires à des tarifs très bas.  La différence de tarifs publicitaires pratiqués sur le Net ouvert et le Net managé (M6 replay) est par exemple de 30. Une publicité vendue sur M6 replay vaut 30 fois plus cher que la même publicité sur Internet.

L’Internet ouvert est l’exact inverse de l’économie de la télévision dans laquelle les contenus fabriqués sont peu nombreux et chers à produire.

La volonté du groupe M6 est de se positionner dans un système permettant de créer de la valeur afin de faire émerger des programmes, des marques, de les valoriser et de les protéger pour qu’elles génèrent des recettes. C’est d’ailleurs pourquoi le piratage pourrait s’avérer extrêmement dangereux, comme il l’a été pour le secteur musical qui est ravagé.

Si la stratégie numérique est aujourd’hui essentielle pour une chaîne de télévision, c’est toutefois moins pour son importance économique que parce qu’elle est en soi un enjeu pour l’organisation du marché et le témoin de la capacité du diffuseur à maîtriser sa marque et sa référence et à la décliner.

Economiquement, les ordres de grandeurs entre l’économie de la télévision traditionnelle et la télévision délinéarisée sont très éloignés : en cumulant le chiffre d’affaire de la publicité TV, la redevance audiovisuelle et les abonnements à la TV payante, l’audiovisuel en France représente 11 milliards d’€.

Le marché de la VàD a atteint cette année 150 millions d’€ et le CA des télévisions de rattrapage s’élève à 30 millions d’€.

En audience également, l’écart est fort : les chiffres de Médiamétrie ont montré pour M6 que la consommation différée amenait une croissance de +1,6% d’audience. Sur M6 replay, 1 million de vidéos sont vus chaque jour. C’est beaucoup mais ca ne représente pourtant que de 2% de l’audience d’une journée.

L’enjeu aujourd’hui reste avant tout de maitriser ses droits et l’utilisation de ses contenus afin que ceux qui financent les programmes ne soient pas fragilisés et handicapés par l’apparition d’intermédiaires qui créeraient le désordre sans financer la création.

Pour mieux protéger ces droits, deux solutions existent : prendre modèle sur les américains qui ont su réunir dans des structures intégrées les producteurs et les diffuseurs pour mieux résister aux géants de l’Internet ; renforcer les pouvoirs et les droits de ceux qui financent la création dans la maîtrise des droits.

Pour Laurence Franceschini, les enjeux que portent les TV connectées à l’égard de la réglementation sont doubles :

D’une part, il est indispensable de créer les conditions d’une concurrence équitable entre les opérateurs : le décret sur les services de médias audiovisuels à la demande a été un premier pas très positif qui a permis de trouver un équilibre entre l’objectif de moderniser le financement de la création et la prise en considération des modèles économiques des nouveaux opérateurs et aussi de concurrence d’acteurs étrangers bénéficiant de régimes fiscaux très dérogatoires.

De même, un décret dit anti-contournement a été publié pour soumettre à obligations les services dont la programmation est principalement tournée vers la France tout en étant émis d’un pays étranger.

D’autre part, l’autre enjeu est de garantir un financement pertinent de la création.
Plusieurs missions ont été lancées, confiées notamment à Pierre Chevalier, à Dominique Richard, à Sylvue Hubac.

La France seule ne pourra répondre à tous les défis qui traversent le numérique et les télévisions connectées. C’est un débat européen qu’il faut désormais ouvrir, en particulier sur la TVA sur les biens culturels qui participent fortement de l’attractivité des programmes et des offres.

Pour Stéphane Le Bars, la télévision classique reste totalement pertinente : la durée d’écoute augmente, c’est un média de masse qui propose une puissance qu’on ne retrouve pas sur Internet, elle offre une production inédite et bénéficie d’un savoir-faire en matière d’éditorialisation.

Les bouleversements que connaît l’audiovisuel sont une chance pour la création et la production : ils permettent d’envisager de nouvelles formes d’écriture, de nouveaux débouchés commerciaux après les premières exploitations de l’œuvre.

Cela exige de la part des producteurs de prolonger leur compétence traditionnelle en matière d’agrégation des talents afin de prospecter le champ de l’Internet, de l’informatique et des jeux vidéos. Cela appelle également un développement de l’univers cross-média. Le web-cosip, qui sera prochainement publié et qui permettra l’ouverture du compte de soutien pour les projets Web, est une ouverture intéressante. Mais, il faut aussi aller plus loin dans ce monde 360° pour faire vivre les marques au-delà de leur diffusion télévisée. C’est notamment encore balbutiant pour la fiction. Le CNC pourrait d’ailleurs y contribuer en étant plus agressif sur les projets nouveaux médias, à la manière des canadiens qui ont mis en place un fonds ambitieux pour ces projets.

Les diffuseurs restent des partenaires centraux pour les producteurs. C’est pourquoi il est nécessaire de protéger les exclusivités des diffuseurs initiaux. En revanche, il ne partage pas avec Thomas Valentin l’idée qu’un allongement de la durée des droits permettrait de mieux protéger l’économie de l’écosystème audiovisuel, estimant notamment que les longues discussions qui ont lieu entre les producteurs et les diffuseurs ces dernières années ont abouti à un équilibre encore récent et que les producteurs ont aussi besoin de protéger leurs actifs et d’avoir des ressources pour développer des nouveaux programmes.

Dans ces nouvelles perspectives qui s’ouvrent, il est primordial de préserver la valeur des programmes. Aussi, la démarche d’ARTE qui met à disposition de DailyMotion et de YouTube son offre de télévision de rattrapage, sans remontées pour Arte et les producteurs, s’apparente à une véritable destruction de valeur.

Pour Dimitri Grimblat, qui vient de réaliser un web-documentaire financé notamment par MSN, la télévision de demain sera évidemment connectée. C’est une évolution historique qui permet au téléspectateur d’être actif. Dans le même temps, la création sera aussi connectée. La force des web-docu à cet égard est de laisser le choix de le voir de manière linéaire et de l’approfondir avec des bonus et de laisser à l’auteur une liberté de choix importante et des possibilités infinies.

Pour Eric Garandeau, le CNC n’a cessé de s’adapter et de se moderniser. C’est d’ailleurs une constante de son histoire depuis sa création. Voilà maintenant plusieurs années que le CNC a pris la virage numérique, d’abord en donnant un nouveau souffle au COSIP en taxant les offres triple-play puis en cassant les cloisons qui pouvaient exister entre les différents systèmes d’aide entre cinéma et audiovisuel. La création du fond d’innovation audiovisuelle a permis de financer des projets qui n’avaient pas de liens ni de contrats avec un diffuseur. De la même manière, en 2008, des productions nouveaux médias ont commencé à être aidées via des aides sélectives qui ont, à ce jour, financées 180 projets pour une somme globale de 6 millions d’€.

L’ouverture prochaine du COSIP aux projets entièrement Web vient parachever cette mutation nécessaire.

Pour les années à venir, l’objectif du CNC est d’encourager les productions Web et les services qui les diffusent. Il est également de mener à bien le chantier de la numérisation, notamment des œuvres, afin d’enrichir les plateformes de VàD.