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Tags : Audiovisuel , Festival TV , Rencontre , Scénariste

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Farhad Safinia : « Sur une série, le showrunner doit être le seul dieu »

Le créateur de la série Boss était de passage à la Maison des Auteurs-SACD dans le cadre du festival Séries Mania le 26 avril dernier. Devant un public d’auteurs, cet irano-américain de 38 ans a évoqué dans le détail son expérience exemplaire de showrunner sur une chaîne câblée américaine.

De ses années d’enfance passées en France entre sa naissance en Iran et son installation dans son pays d’adoption, les Etats-Unis, Farhad Safinia a gardé une bonne maîtrise du français. Mais c’est en anglais, sa langue de travail, qu’il a préféré s’exprimer lors de la rencontre à la Maison des Auteurs animée par Claire Lemaréchal, administratrice Télévision de la SACD.

Et ce, avec une franchise rare de la part d’un scénariste encore assez frais dans le métier : avant de se retrouver à la tête de Boss pendant deux saisons sur la chaîne Starz, il n’avait écrit qu’un seul long-métrage, Apocalypto, réalisé par Mel Gibson en 2006. Le concept initial de Boss lui est d’ailleurs venu en opposition à ce film : « Apocalypto était un film d’action très économe en dialogues, presque muet, à la narration essentiellement visuelle. J’avais envie de quelque chose de très différent, de plus sophistiqué, avec beaucoup de texte. »

Le « spéculatif », une quasi-obligation

Shakespeare fournira une ossature à sa série : « A Londres, j’ai été marqué par une représentation du Roi Lear dans laquelle jouait Ian Holm et j’avais depuis longtemps envie de transposer de nos jours cette approche rageuse de Lear. » Il envisage un temps de faire du personnage un magnat de la finance ou des médias avec en tête Rupert Murdoch pour modèle. Il en fait finalement le maire de Chicago. « Je souhaitais parler plus frontalement de politique. Mais moins au sens de l’idéologie que des rapports de pouvoir entre les gens. C’est pour cela que j’ai choisi de situer cela au niveau local plutôt qu’au Congrès ou à la Maison Blanche, où les enjeux sont trop importants. »

Les contours de son projet dessinés, Farhad Safinia se lance dans l’écriture d’un script avant même de démarcher le moindre producteur ou diffuseur. Ainsi explique-t-il, à la télévision américaine, deux voies s’ouvrent aux scénaristes : 1) travailler pour un studio à la commande  2) écrire en « spec » (pour « spéculatif ») c’est-à-dire à son compte en espérant ensuite vendre son projet. Pour lui, le choix est vite fait : « Quand un studio loue tes services, tu deviens globalement leur esclave. L’empreinte que tu laisses sur le projet est négligeable. Pour avoir le loisir de raconter sa propre histoire, travailler en spéculatif est quasi-obligatoire. »

Deux parrains de luxe

Le projet prend une dimension supplémentaire quand deux grands noms embarquent à son bord. « J’ai eu de la chance », a répété plusieurs fois Farhad Safinia à ce sujet, conscient du destin hors normes de Boss. La première rencontre déterminante doit un peu au hasard. Parce que son agent est aussi celui de Kelsey Grammer, Safinia accepte de rencontrer le comédien surtout connu pour son travail dans les sitcoms Cheers et Frasier : « Je n’avais pas tellement envie d’avoir affaire à lui. J’avais plutôt de lui l’image d’un clown, un bouffon qui avait joué le même personnage pendant vingt ans à la télé. Dès notre première entrevue, j’ai réalisé que mes préjugés étaient infondés. C’est un homme très sérieux, profond. Il a perdu plusieurs membres de sa famille dans des circonstances terribles. Il en parle très ouvertement et porte en lui ces tragédies, y puisant une capacité rare à traduire des émotions dramatiques. » Une fois le script du premier épisode écrit, Grammer l’incite à se mettre à la recherche d’un réalisateur pour tourner le pilote, estimant que pour se lancer sur le marché,  « meilleure sera l’équipe constituée, meilleurs seront les deals ». Son agent lui souffle le nom de Gus Van Sant, qu’il rencontrera un soir dans un pub à New York, par l’entremise de Kelsey Grammer. D’abord un peu fuyant, le réalisateur d’Elephant se laisse convaincre. La quête d’un diffuseur peut commencer.

© D.R.

Se passer de pilote, fait rarissime

La quête sera de courte durée. Par son contenu adulte et son potentiel commercial restreint, la série se destine plutôt à une diffusion sur le câble américain. Cinq de ses chaînes sont sollicitées (HBO, Showtime, AMC, FX et Starz). « Je ne leur ai pas vendu le projet en disant qu’il s’agissait d’une adaptation du Roi Lear, s’amuse Safinia. Auprès des cadres de chaînes américaines, c’est le genre de référence qui peut vous être préjudiciable. Je leur ai décrit les éléments de l’intrigue puisés dans la pièce comme si nous les avions nous-mêmes imaginés. Ils ont trouvé l’histoire très solide. (rires) »

Trois chaînes se montrent intéressées par le script du premier épisode.  Les enchères montent. Si Starz emporte le morceau, c’est qu’elle est prête à signer tout de suite pour une saison complète. Un cas de figure rarissime : « La chaîne était nouvelle sur le marché de la série originale. Ils ont voulu frapper un grand coup en commandant directement une saison complète sans prendre la peine de tourner un pilote. Pour le patron de Starz, Chris Albrecht, c’était une façon d’afficher clairement sa confiance en lui. » A la télé américaine, il est d’usage que les contrats soient renégociés à la fin de la saison 1, au vu des résultats. Pourtant, là encore, Albrecht, un ancien d’HBO coutumier des coups d’éclat, prend les devants : il commande la saison 2 deux mois avant que la série ait fait ses débuts à l’antenne. Du jamais vu ! Flatté sur le moment, Safinia juge aujourd’hui la décision assez sévèrement : « Avec le recul, ce n’était pas très malin. Les critiques TV américains n’avaient pas encore vu un seul épisode de la série. Ils n’ont pas trop aimé qu’un patron de chaîne proclame à la face du monde que sa série était si bonne qu’il pouvait se permettre de la reconduire ainsi à l’aveugle. »

Un tel gage de confiance accordé à Farhad Safinia n’est pas allé sans contrepartie : pour ce scénariste sans expérience au poste de showrunner d’une série, la découverte de ce que recouvre réellement ce job fut brutale. « En principe, entre le pilote et le reste de la série, on a le temps de souffler un peu. Mettre directement en œuvre une saison complète est un enfer. Le showrunner s’occupe de tout superviser en même temps : l’écriture, le tournage et la post-production.  Il y a de quoi y laisser la peau ! J’ai discuté avec une légende de la télévision US, Glenn Gordon Caron, le créateur de Clair de lune. Il m’a dit que de tous les métiers que l’on trouve à Hollywood, showrunner était le plus difficile. »

La salle d'écriture, une « chaîne d’assemblage »

Pour écrire les 13 épisodes qui composent une saison, le showrunner doit savoir s’entourer. Le travail en équipe va de pair avec les délais imposés à la production : « L’horloge tourne en permanence, c’est effrayant.  L’épisode que tu n’as même pas commencé à écrire sera tourné à peine quelques semaines plus tard. » Pour Boss, il engage une paire de scénaristes expérimentés et une paire de juniors. En espérant que la mayonnaise prenne.  Farhad Safinia a une idée assez précise de l’intrigue qui courra sur toute la première saison, qu’il a pensée comme un très long film, découpé en trois actes. En salle d’écriture, il faut ensuite « casser » la saison avec ses co-scénaristes, c’est-à-dire, en détailler les grandes lignes. Puis « casser » les épisodes. Là seulement, il peut décider à qui il confiera l’écriture proprement dite de chacun des épisodes. « C’est comme une chaîne d’assemblage dans une usine », résume-t-il. A l'arrivée, il récupère les scripts et procède aux réécritures. Il estime que 25 % du travail reste à faire en moyenne. « La réécriture est le seul moyen de garantir que le show conserve une voix unique. Certains showrunners se font créditer comme co-auteur sur chaque épisode, d’autres non. Mais tous réécrivent les épisodes. C’est indispensable. »

Des demandes très particulières 

Les rapports avec la chaîne et la liberté dont dispose le showrunner peuvent varier considérablement d’une production à l’autre. Sujet de discorde classique : les fameuses notes transmises au vu des scripts ou des rushes. « Les cadres des chaînes vous envoient des notes pour justifier leur présence à ce poste, la plupart du temps, analyse Safinia. Les meilleures savent quand il faut ne pas en transmettre. Sur Boss, celles de Chris Albrecht étaient toujours constructives. Mais il n’a pas vraiment besoin de justifier sa présence à son poste. » Il se souvient avoir pris la mouche une fois à la lecture d’une note l’enjoignant à réécrire une page, « avant tout pour marquer mon territoire, en en rajoutant, en menaçant de claquer la porte et de quitter la série », plaisante-t-il .

L’exigence de la chaîne qui lui a le plus coûté concerne les scènes de sexe. Et pas forcément de la manière que l’on pourrait attendre : « Tout le monde sait combien les Américains sont puritains. Sur les grands networks, il n’y a aucun problème avec la violence mais avec le sexe c’est très différent. A l’inverse, les chaînes du câble estiment que le sexe est un atout pour elles. Je trouve qu’elles en font trop. C’en devient ridicule. » Farhad Safinia ne nie pas la pertinence d’inclure des scènes de sexe dans sa série. En politique, le sexe vaut parfois monnaie d’échange. Mais les desiderata de la chaîne l’ont parfois laissé  sceptique. « J’ai reçu une fois en plein tournage un coup de fil d’un cadre de Starz qui me listait très précisément les actes sexuels et les parties du corps des comédiens qu’il voulait voir à l’écran ! Je me retrouvais dans la position de demander aux acteurs des choses dont je savais qu’elles n’étaient pas indispensables au bon déroulement de mon histoire. » Le scénariste se montre néanmoins plutôt satisfait de ses rapports avec Starz, estimant avoir été soutenu dans ses décisions narratives les plus radicales, pointant du doigt l’importance de prévenir les dirigeants de la chaîne suffisamment en amont : « Ils n’aiment pas être surpris. »

Rester le garant de la continuité visuelle

Interrogé par un membre de l’assistance de la Maison des Auteurs sur ses rapports à la mise en scène et aux réalisateurs, Farhad Safinia a tenu à rappeler que  c’était à lui, le showrunner d’être le garant de la continuité visuelle de la série. « Sur une série, les réalisateurs se succèdent, mais l’auteur doit, lui, revenir encore et encore. Et il ne peut passer son temps à tâcher d’interpréter ce que le réalisateur précédent a lui-même interprété de son propre script. Il doit être le seul dieu. Quand c’est Gus Van Sant le réalisateur, tu le laisses faire son truc, mais dès lors qu’il est question de l’histoire, le patron c’est toi. » 

Au crédit de Gus Van Sant : avoir donné le ton dans le premier épisode d’une mise en scène mêlant lyrisme et style documentaire, et avoir eu l’idée des très gros plans pour traduire la déchéance physique du personnage principal, atteint d’une grave maladie neurodégénérative. Mais une fois Gus Van Sant parti sur d’autres projets, c’est bien Farhad Safinia qui a assuré la transition avec les réalisateurs suivants : « Je leur parlais des gros plans et réclamais qu’ils en tournent s’ils n’y pensaient pas eux-mêmes. » Au montage, c’est d’ailleurs encore le showrunner qui a l’ascendant sur ses metteurs en scène : « Contractuellement, en accord avec la Directors Guild of America, c’est le réalisateur qui rend le premier montage. Le showrunner prend alors la main pour livrer un deuxième montage. Si tu es content de toi à ce stade, ça ne dure qu’une journée tout au plus. Car ensuite, la chaîne procède à son propre editing. C’est elle qui a le final cut. »

Farhad Safinia et Claire Lemaréchal à la Maison des Auteurs. crédit : SACD

« Bon marché » à 3 M$ par épisode

Pourquoi la série s’est brutalement arrêtée au terme de deux saisons ? Farhad Safinia se montre plus évasif, invoquant des raisons « financières et marketing ». Avec son budget de 3 millions de dollars par épisode, Boss était selon Safinia une série « relativement bon marché ». Sur le câble, le budget moyen tourne autour de 3,7 M$ et atteint sur HBO des sommets, à 7 M$ pour Boardwalk Empire. Et sur Starz, une chaîne à péage dépourvue de coupures publicitaires, ce n’est pas la pression des annonceurs qui explique l’annulation. Le scénariste aurait en tout cas aimé pouvoir boucler son histoire, ce qui nécessitait selon lui « encore 6 à 8 heures ». « Peut-être que la série reviendra sur Starz ou ailleurs, avance-t-il du bout des lèvres. C’est déjà arrivé, comme avec la série The Killing par exemple. » En attendant, il confie travailler sur plusieurs long-métrages : une adaptation du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley produite par Leonardo DiCaprio et Ridley Scott, un projet avec Will Smith et un scénario qu’il aimerait lui-même mettre en scène. « Je ne suis pas pressé de refaire de la télévision. Cela réclame de mettre sa vie entre parenthèses pendant une demi-décennie. Je n’y reviendrai que si c’est un sujet qui me tient vraiment à cœur. »

Une dernière question lui a été posée par Janine Lorente, directrice général adjointe de la SACD, concernant l’importance plus que jamais accordée aujourd’hui par l’industrie télé américaine au rapport direct avec les spectateurs. Dernier exemple en date : Amazon qui soumet 14 pilotes de séries au vote du public pour d’éventuelles commandes de saisons complètes. Farhad Safinia a répondu être très partagé quant à ce nouveau type de relations avec le public. Sommé de répondre aux fans sur Twitter pendant la diffusion de sa création, le showrunner  explique avoir trouvé cela difficile au départ, intenable même quand les insultes pleuvaient, mais assure désormais y voir un intérêt.  « Quoi qu’on en pense, il serait en tout cas insensé de ne pas en tenir compte à l'avenir », a-t-il conclu.