Hommage

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Tags : Disparition , Hommage

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Ettore Scola par Bertrand Tavernier

En 2012, Bertrand Tavernier rendait hommage à Ettore Scola alors qu'il recevait à Paris le Prix européen de la SACD pour l'ensemble de sa carrière. Nous republions son texte à l'occasion de la disparition du grand cinéaste italien.

« J’ai d’abord envie de raconter une séquence. Dans Nos héros réussiront-ils à retrouver leur ami mystérieusement disparu en Afrique ?, Alberto Sordi se retrouve après de multiples aventures, dans un monastère, au fin fond de la brousse. Et là, pendant le dîner, l'un des moines brusquement l’interpelle : « Que nous prépare Federico Fellini en ce moment ? ». Merveilleuse réplique, merveilleux moment de comédie, typique de l’humour Scola. Un humour qui mêle ironie, goût de l’insolite, sens de l’observation, légèreté, vérité des sentiments mais qui refuse la dérision trash que préconise une certaine mode. Les films de Scola n’évitent ni la mélancolie, l’âpreté, ni la dureté de ton. Pensez à Une journée particulière, à Splendor, à la fin brutale de Drames de la jalousie, au magnifique sketch Comme une reine dans Les nouveaux monstres où l’on voit  Alberto Sordi abandonner sa vieille mère dans un épouvantable hospice, où les pensionnaires sont maltraités. Ils peuvent abonder en moments incisifs comme cette merveilleuse scène de Nous nous sommes tant aimés où Nino Manfredi, ambulancier, retrouve par hasard son ex-petite ami, se dispute avec l’homme qui l’accompagne et repart en ambulance mais comme client.

Ils nous parlent des idéaux trahis, thème qui traverse toute l’œuvre de Scola de Nous nous sommes tant aimés à La Terrasse en passant par Splendor ou Quelle heure est-il ?. Mais ils sont dépourvus de méchanceté, même Affreux, sales et méchants. Nul mépris pour les personnages, nulle attitude condescendante ou supérieure.

Comme le note si bien Jacques Lourcelles à propos de Nous nous sommes, « là où le film prolonge et dépasse la comédie italienne, c’est dans  l’intérêt humain, la tendresse, voire l’indulgence que les auteurs ressentent pour leurs personnages, quels que soient leurs défauts, leurs comportements décevants ou velléitaires. Cette indulgence n’empêche pas le jugement global d’être intentionnellement sévère et parfois même très négatif ».

Longtemps louée à sa juste valeur (on se souvient de l’énorme succès d’Une journée particulière, cette splendide et peu conformiste histoire d’amour), l’œuvre de Scola a été un peu délaissée ces dernières années. Gente di Roma n’a pratiquement pas été montré et devrait être redécouvert. Des films passionnants comme Quelle heure est-il ? et Splendor n’ont pas reçu l’accueil qu’ils méritaient (heureusement Gaumont vient de les rééditer en DVD). Il faut dire que la disparition de Simon Mizrahi à qui on doit la découverte ou redécouverte de tant de chefs-d’œuvre du cinéma italien a joué un rôle. Il savait éclairer ces films pour certains journalistes et ce n’est pas un hasard si Scola lui a donné un petit rôle dans Splendor, lui faisant jouer le contraire de ce qu’il était.

Ils font pourtant partie de ces films bilans qui constituent l’une des originalités les plus profondes de l’œuvre de Scola, films bilan d’une vie, d’une génération, d’une époque, à l’extraordinaire liberté de ton, qui se moquent de tous les impératifs commerciaux. Films bilan auxquels on doit associer Age et Scarpelli, ces merveilleux scénaristes, qui toujours  font la part belle au cinéma, rendent d’émouvants hommages au néo-réalisme, à de Sica, Fellini. Rarement un cinéaste aura autant célébré ses pairs et ses ainés. Deux moments mémorables dans Splendor (qui fut injustement éclipsé par Cinéma Paradiso) : celui où le libraire répond quand on lui fait remarquer qu’il ne ferme pas sa librairie (« qui volerait des livres dans cette ville ? ») et cette scène où l’un des très nombreux clients somnolant à la terrasse d’un café, déclare ne pas aller au cinéma car il y a tellement de films à la télé. Il en cite une quinzaine et quand on lui demande celui qu’il va voir, répond : « aucun ».

Tout Scola est dans ce constat. »

Bertrand Tavernier

photo : LN Photographers / SACD