Festival  de  Cannes  2010

Entretien avec Mathieu Amalric

réalisateur de "TOURNEE"

coscénariste et coauteur des dialogues avec Marcello Novais Teles
Compétition officielle – mai 2010
par Patrice Carré - Le Film Français / édition quotidienne Cannes

1. Pourriez vous nous évoquer les quelques grandes lignes de votre parcours en quelques mots ? Quelles seraient vos étapes marquantes ?

D'abord la cinéphile, qui,  pour notre génération s'est nourrie à la télévision. Patrick Brion, Claude-Jean Philippe, Frédéric Mitterrand (hé oui!), André S. Labarthe, Claude Ventura, Janine Bazin, Pierre Chevalier ont été les passeurs. Puis le déclic, sur Les Favoris de La Lune d'Otar Iosseliani. J'avais 17 ans. L'envie de faire des films m'a attrapé en voyant cet homme travailler. Je veux dire, l'envie de réaliser. Puis les court-métrages avec les amis (parce que j'avais raté l'IDHEC), l'apprentissage très concret, très artisanal du cinéma à travers ces nombreux métiers (assistant-réalisateur, régisseur, cantinier, assistant-monteur, accessoiriste) pour des réalisateurs aussi différents que Louis Malle, Alain Tanner, Romain Goupil, Peter Handke, Danièle Dubroux, Fabien Onteniente, Joao Monteiro en grande partie grâce à Paulo Branco, le producteur dont le courage, la folie, la résistance sont des boussoles pour moi. Où l'on apprend qu'il n'y a pas de règles, qu'il faut inventer son propre outil de travail.
Puis à 29 ans, un homme extralucide m'invente comme acteur: Arnaud Desplechin. Peut-être est-ce la suite naturelle, acteur comme un autre métier manuel du cinéma ? Mon attirance pour les cinéastes, la peur de faire quelque chose que je ne sais pas faire, du moins que je n'ai pas appris à faire, rendent chaque désir de me faire jouer irrésistible et dangereux. Voir Jean-Claude Biette, Téchiné, Assayas, les frères Larrieu, Spielberg, Klotz, Odoul travailler me donne une force et une inconscience saine pour réaliser d'autres films. La vie d'acteur et de réalisateur se mélangent, se confondent, se nourrissent l'un l'autre. De tout cela, une "famille" de techniciens (Beaucarne, Mauvezin, Elsa Amiel, Gédigier, Isabelle Razavet, Annette Dutertre) s'est formée et voilà...

2. Comment présentez vous votre film Tournée en quelques mots ?

Difficile encore. Si peu de monde l'a vu. C'est ce que les gens vont y voir qui me définira le film. On ne sait pas ce qu'on fait, et les intentions, les principes sont les premières choses qui doivent voler en éclats. Je sais que c'est parti de notes de tournée de Colette, que ça s'est mélangé à mon attirance pour le cinéma américain des années 70', mon goût pour les coulisses, les nomades, les hôtels impersonnels, le spectacle...

3. Avez-vous toujours eu la liberté de créer comme vous l’entendez ? Avez-vous parfois subi des contraintes ?

C'est un cliché absolu mais cela se vérifie à chaque film, on invente une sensation de liberté grâce aux contraintes. La liberté n'existe pas au cinéma, elle est utopique ou alors vous échappe. Il faut être dans cette situation de convaincre, donner envie pour en fait découvrir le film qu'on veut faire. Un film est une bataille, chacun le sait. C'est profondément injuste, dégueulasse, humiliant, criminel, un vrai gâchis et pourtant c'est dans ce marais violent et pernicieux qu'on va trouver le film.  Après on n'est pas obligé de travailler avec des gens qu'on n'aime pas. Pourquoi travailler avec des producteurs qui seraient contre le film? La production et la réalisation, c'est la même chose et comme ça on va chercher l'argent ensemble. Et on va le mettre aux bons endroits. Pareil pour l'équipe, pour les acteurs, pour tout. Ainsi les contraintes, on se retrouve assez nombreux pour les transformer en preuve de désir.

4. Le droit d’auteur est en danger. Est ce un combat qui vous concerne, qui vous touche ?

Je viens de finir une commande de la Comédie Française, un film réalisé en 12 jours à 10. J'ai choisi un texte de Corneille qui, d'une certaine manière eut l'intuition du droit d'auteur. Avant seuls les acteurs touchaient une part de la recette du soir, lui, a demandé une part. Je comprends.
L'Illusion Comique est une apologie, non pas du théâtre mais du dramaturge, de l'invention, de l'idée. Bon après j'ai du mal avec les gens qui revendiquent quelque chose.

5. La numérisation des salles fait débat, l’arrivée de la 3d relief est une réalité incontournable. Ces nouveaux modes de diffusion sont- ils selon vous une chance pour la création ou un danger pour la diversité ?

Il y a actuellement une bataille très tordue et très secrète, c'est l'intrusion des financiers dans la relation qui était directe entre les distributeurs et les exploitants. Parce que les exploitants ont besoin d'argent pour s'équiper les prêts accordés vont modifier les rapports de force, c'est certain. Il est vital que le CNC ne lâche pas, que les salles gardent la possibilité de programmer et non obéir aux désidératas de leurs créanciers. Après le 3D on verra, tout outil peut être amusant à explorer mais souvenons nous des dégâts du zoom dans les années 70'. Ce qui est touchant, c'est que tout ces nouveaux machins (odorama, relief et cie ) nous rappelle que le cinéma vient du cirque.

6. Comment voyez vous le cinéma français dans 10 ans ?

Ah le fameux c'était mieux avant!! Pourtant chaque époque invente quelque chose. On sera vieux, on y comprendra rien, on sera grognons et amers ou alors on fera comme Rohmer qui fait L'Anglaise et le Duc.  
Ceci dit que ça prend du temps d'être jeune.