Cinéma

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Disparition d'Alain Resnais

Hommage de Jacques Fansten, président de la SACD, à un "grand cinéaste novateur" et "facétieux".

Alain Resnais sera donc resté jusqu'au bout un cinéaste actif et libre. Grâce à la conviction et la ténacité de ses derniers producteurs, Bruno Pésery puis Jean-Louis Livi, au milieu de sa troupe fidèle et exceptionnelle d'acteurs, avec sa jubilation de plus en plus visible, cette élégance qui ne l'a jamais quitté et cette audace presque naturelle qui aura été le fil rouge de toute son œuvre.

Nous attendons avec impatience de découvrir, fin mars, le dernier film qu'il nous laisse, avec ce titre à rendre joyeux un testament : Aimer, boire et chanter.

C'était à l'évidence, tout le monde l'a dit, un grand cinéaste novateur. On se souvient des chocs de Hiroshima mon amour puis de L'Année dernière à Marienbad, de sa façon inédite de bousculer les règles. C'était un inventeur de formes et jamais il ne s'est borné au simple développement du récit. Jusqu'à ses derniers films, l'émotion irréelle de Cœurs, la libre fantaisie des Herbes folles, ou le dispositif machiavélique de Vous n'avez encore rien vu.

Mais c'était aussi, et peut-être d'abord, un cinéaste facétieux. C'est devenu de plus en plus évident, mais on aurait dû le remarquer encore plus vite. Dès l'un de ses courts métrages, Le Chant du styrène, il s'amusait comme un gamin avec des alexandrins rigolards de Raymond Queneau. Et l'on devrait se souvenir que, au-delà de la force poétique et du trouble esthétique, le grand impact populaire de Marienbad a été celui d'un jeu avec des allumettes qui a envahi les cours d'école, les bureaux ou les réunions de famille. Tout le monde y jouait, chacun prétendait avoir trouvé la martingale, et je suis sûr qu'il devait bien en sourire.

En même temps, il a souvent été un témoin lucide de l'état du monde. Avec Guernica ou Les statues meurent aussi, et surtout Nuit et Brouillard. Puis, avec Muriel ou le Temps d'un retour : dès 1962, il a été l'un des tout premiers, l'un des seuls, à avoir évoqué les résonances de la guerre d'Algérie. Puis encore, avec La guerre est finie, il semblait anticiper la fin des illusions, comme dans sa partie de Loin du Vietnam il interrogeait l'idée même d'engagement.

Enfin il est toujours resté un cinéaste intrigué. Qui, avec une curiosité insatiable, a scruté les mystères de l'existence et de la mort, du temps ou des rêves.
Sa culture immense, son goût réjoui pour la BD, pour la musique, le cinéma et les romans populaires, se sont toujours  mêlés à son désir d'explorer l'inexplicable et le désarroi qu'il suscite. C'est ce qui fait de son œuvre un ensemble unique d'objet pourtant si divers, à la fois grave et blagueur, léger et profond.
Il semblait jouer avec le cinéma, comme ces enfants qui savent bien, au fond d'eux mêmes, qu'il n'y a rien de plus sérieux qu'un jeu.

Paradoxe inouï, cet auteur absolu de son œuvre n'a jamais écrit l'un de ses scénarios. Pour aller au bout de lui-même, il a toujours choisi, et parfois quasiment découvert, quelques uns des plus grands auteurs de l'écrit et du théâtre. Jean Cayrol, Alain Robbe-Grillet, Jorge Semprun, Jacques Sternberg, David Mercer, Jean Gruault, Jules Feiffer, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, Jean-Michel Ribes, Laurent Herbiet, Jean-Marie Besset… Ils ont tous écrit les films d'Alain Resnais et, lui que tous considéraient comme l'un des plus grands, il avait cette modestie de ne signer que d'un humble "mis en scène par…"

Aujourd'hui, nous ne pouvons que penser à son avant-dernier film, celui qu'avec sa malice coutumière il avait intitulé Vous n'avez encore rien vu, où un auteur qui vient de mourir a convoqué tous ceux qui l'avaient joué pour qu'ils se prononcent sur l'avenir de son œuvre, comme un dernier clin d'œil à la vie.

Je ne peux ici que témoigner de l'immense reconnaissance des auteurs qui sont aussi des spectateurs et des amoureux des œuvres.
Merci Alain Resnais.

Jacques Fansten