Hommage

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« D’abord un homme de qualité »

Hommage de Jacques Fansten, président de la SACD, à Claude Brulé, l’un de ses prédécesseurs.

Claude… Je me souviens quand il entrait dans la cour, en général au bras de Monique, avec sa haute silhouette et sa crinière blanche. Son pas était certes devenu un peu plus lent, mais son regard aigu et bienveillant faisait vivement le tour, il repérait qui était là, souriait, il était heureux de retrouver ses amis, auteurs comme lui. Nous ne verrons plus Claude rue Ballu, là où il aimait tellement venir et où nous aimions le voir.

Pour beaucoup d'entre nous, Claude Brulé restera indissociablement lié à la SACD. Il en était la mémoire, depuis le temps il en connaissait tout. Il en était aussi, à l'occasion, la conscience, tant il avait une haute idée de son rôle et de sa responsabilité dans la défense des droits de tous les auteurs. Régulièrement, nous avions besoin de le consulter : il répondait avec quelques anecdotes extraordinaires d'auteur, avec un récit ou avec des souvenirs, mais toujours avec une vraie hauteur de vue.

Il venait à toutes les soirées de la SACD, à toutes les fêtes, aux rencontres ou aux réunions d'auteurs. Ces derniers temps, bien sûr, on lui prévoyait une chaise. Il la refusait d'abord, mais non, pourquoi faire ?  Il préférait aller de l'un à l'autre, canne d'un côté, Monique de l'autre, parler, interroger chacun, écouter avec attention, sourire avec confiance, évidemment ravi d'être là au milieu de ces auteurs qu'il aimait. Puis, il le fallait bien, il s'asseyait enfin et, tranquillement, s'amusait à regarder sa grande famille s'agiter.

D'autres parleront de l'auteur ; du journaliste brillant qu'il avait été et dont il avait gardé la curiosité et la rigueur ; du scénariste de cinéma et de télévision à la filmographie impressionnante, amoureux du romanesque et du plaisir, dont la profondeur gardait l'élégance de se faire discrète, presque subreptice. Il a connu et côtoyé les plus grands cinéastes, il a écrit pour eux, de Visconti à Vadim, de Clément à Chabrol, de Rosselini à Astruc, comme il a écrit quelques uns de plus grands feuilletons, quelques unes des plus grandes œuvres de la télévision française. De ses incartades au théâtre, à la radio.

Nous aurions dû le faire parler plus de lui et son œuvre, mais il était trop occupé à s'occuper des autres et à raconter ses admirations. Et je crois qu'il était assez fier de sa modestie.

Peu d'hommes auront, comme lui, personnifié l'amour et la défense des auteurs. Sa fidélité à la SACD ne s'est jamais démentie. Il a siégé au Conseil un nombre incalculable de fois, il l'a présidée pendant 4 ans.

Et puis, il était devenu notre "Délégué aux Affaires Juridiques", un rôle qu'il avait quasiment inventé et que, depuis, chaque année, nous lui avons demandé de continuer à tenir puisqu'il était le seul à savoir le faire : celui de tenter d'apaiser les conflits entre auteurs, d'organiser des conciliations, d'écouter tous les protagonistes et de les obliger à se parler pour éviter les actions en justice. C'est simple, quand des auteurs se déchiraient, quand ils s'écharpaient sur les droits ou sur la paternité d'une œuvre, une seule solution : Claude.

Comment faisait-il ? En grand scénariste sans doute, il affrontait une situation inextricable ou des haines accumulées et, la plupart du temps, il réalisait le miracle d'amener les auteurs à s'accorder sur un compromis. Miracle de l'écoute et du respect des points de vue opposés, de la patience et de la faculté de toujours tout ramener à l'essentiel. C'est sans doute aussi parce qu'il avait, je l'ai souvent entendu dire, une conception très "fraternelle" des relations entre auteurs. Idéaliste ? Sans doute. Désuète ? Peut-être. Efficace en tout cas.

Comment vont faire dorénavant les auteurs qui se chamaillent ou qui se combattent ? Je crois l'entendre murmurer de sa belle voix, avec son humour léger et tendre, comme une évidence, eh bien, ils ne se chamailleront plus.
Chiche ? En mémoire de Claude Brulé !

Je vous le dis : Claude n'était pas seulement un vrai auteur (et non des moindres!), pas seulement un conteur passionnant, pas seulement un militant des plus fidèles, c'était d'abord un homme de qualité.

J'ai eu le privilège de le côtoyer. Je l'aimais.

Jacques Fansten