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Tags : Rencontre , Séries , Scénario , Showrunner , Télévision

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Clyde Phillips : rencontre avec l'ex-"président de Dexter"

Le scénariste américain, qui a dirigé les salles d'écriture des séries Dexter et Nurse Jackie, était de passage à Paris au printemps dans le cadre du festival Séries Mania. Il a rencontré des auteurs français à la SACD pour partager son expérience au poste de showrunner.

Profession : showrunner. Clyde Phillips peut se vanter d'appartenir à la poignée de scénaristes qui ont assumé cette fonction suprême à la télévision américaine pendant la quasi-totalité de leur carrière. Il avoue même, conscient de sa chance, avoir commencé à ce poste sur sa première série. Ce fils de boucher, grandi dans un quartier pauvre de Boston, mit comme il dit "son premier orteil" dans le monde du divertissement en remportant un jeu télé. La production décida de le faire travailler sur cette émission, puis il devint le secrétaire/homme-à-tout faire de producteurs de téléfilms, avant de gravir les échelons chez Warner puis chez Columbia Pictures où on finit par lui confier les rênes d'une série qui ne vit pas le jour.  

Qu'est-ce exactement qu'être un showrunner aux Etats-Unis ? Pour répondre à cette question qu'on lui pose inévitablement à chaque visite en France, Clyde Phillips emprunte une formule utilisée par sa fille du temps où il occupait le poste sur la série Dexter (Showtime) : "Il est le président de Dexter." Selon Clyde Phillips, c'est exactement ça : "J'embauche tout le monde, je choisis les scénaristes qui travailleront avec moi, les acteurs, les réalisateurs, les assistants... Et je suis responsable du budget. Pour mon dernier show, Feed The Beast, on parle de 14 millions de dollars. C'est moi qui ventile cette somme sur la saison, généralement en dépensant de grosses sommes sur le premier et sur le dernier épisode, et en égalisant sur tous les autres."

Rendez-vous à l'aveugle

Il y a, a-t-il expliqué, une distinction à faire, souvent mal comprise, entre le créateur d'une série et son showrunner. Il peut s'agir de la même personne, mais lui-même a souvent plutôt occupé le rôle de patron sur des séries créées par d'autres. Dans le cas de Dexter, c'est un autre scénariste qui avait développé l'adaptation des romans de Jeff Lindsay, et le diffuseur, Showtime, peu satisfait du premier pilote qui lui avait été présenté, appela Clyde Phillips à la rescousse pour reprendre en main la série. Même cas de figure avec Nurse Jackie, également sur Showtime. Comme il l'explique, l'industrie télé américaine manque cruellement de showrunners ayant son expérience : "Je fais partie des 10 types qui ont du métier à ce poste. Mettre quelqu'un de plus jeune et de plus à la mode à la tête d'une série s'avère souvent une erreur. Et c'est là que mon téléphone se met à sonner..."

Savoir s'entourer au sein de la writing room est l'une des clés pour bien diriger une série. "C'est comme de caster les acteurs du show. Quand je préparais Feed the Beast l'été dernier, j'ai reçu environ 150 scripts écrits par des candidats. J'enquête sur eux en parlant avec d'anciens collègues à eux. Puis je les rencontre. Cela s'apparente un peu à un rendez-vous galant à l'aveugle. Je ne veux pas de quelqu'un avec qui je n'aurais pas envie de déjeuner."Le profil idéal de ses futurs collaborateurs ? "Je recherche avant tout des gens prêts à prendre des risques, qui ont du vécu, de la personnalité. J'ai engagé une femme dont le fils est autiste. Elle apporte énormément au groupe. Elle était timide au départ mais on l'a mise à l'aise. Je dis souvent qu'au sein de la writing room, on travaille en sous-vêtements. On doit pouvoir tout dire en sécurité. Y compris les plaisanteries les plus inconvenantes. On se teste d'ailleurs toujours comme cela au début."

Une fois l'équipe assemblée, Clyde Phillips laisse une semaine à tout le monde pour faire connaissance, parler de tout et de rien. Puis le travail d'écriture collective commence en "cassant" la série : le contenu de la saison est réparti entre tous les épisodes. Sur le mur, l'intrigue principale est affichée horizontalement, et la trajectoire des personnages, verticalement. Vient ensuite le travail individuel et les nombreuses réécritures : "J'écris moi-même le premier et le dernier épisode de chaque saison. Puis coécris d'autres épisodes si je suis déçu par un script ou qu'un scénariste a besoin d'aide. Mais je ne me fais jamais créditer au générique pour cela."

La série, un "organisme vivant"

Le rythme de travail est effréné : "On se sent comme quelqu'un qui alimenterait en continu une déchiqueteuse. Ca ne s'arrête jamais ! Il faut toujours tenir les délais. Sur Feed the Beast on a tourné le dernier épisode de la saison un mois après que j'ai fini de l'écrire !" Et puis rien n'est jamais vraiment tout à fait figé sur une série. "C'est un organisme vivant. Il faut pouvoir faire des changements. Sur Nurse Jackie, j'ai décidé de changer la fin de la série alors qu'il restait trois épisodes seulement à écrire."

Et puis les acteurs viennent parfois changer la donne. Clyde Phillips ne tarit pas d'éloges sur Michael C. Hall qui incarnait Dexter, mais se souvient aussi de comment Jennifer Carpenter qui jouait Debra, la sœur policière, était sur la sellette après le tournage du premier pilote. "Elle a une voix très particulière. Tout le monde voulait la virer. J'ai réécrit son rôle pour que le personnage soit un flic plus perspicace et elle a tout cassé." Très belle formule, saluée par le public de la Maison des Auteurs : "Notre boulot, à nous scénaristes, est de prendre les émotions et de les transformer en mots. Et le job des acteurs est de prendre ces mots et de les retransformer en émotions."

Feed The Beast, adaptée de la série danoise Bankerot, a été présentée en avant-première à Séries Mania. Elle a fait ses débuts à l'antenne aux États-Unis début juin sur la chaîne AMC. 

Clyde Phillips, entouré de Sophie Deschamps, la présidente 2015-2016 de la SACD, et de la scénariste Sandrine Ray, animatrice de la rencontre.