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Tags : Animation , France Télévisions

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Animation : France 4 cherche de la création originale

Le 8 novembre dernier, l’animation était au cœur de la rencontre organisée avec Tiphaine de Raguenel, directrice des activités jeunesse de France Télévisions et Directrice Exécutive de France 4 et Pierre Siracusa, directeur délégué à l’animation du groupe.


Les programmes d’animation représentent pour France Télévisions 29 M€ d’investissement annuel : soit en 2014 près de 125 heures d’animation pour France 3, 4 et 5 et en 2015, 73 séries en production et 16 nouvelles créations en développement. Le groupe France Télévisions pèse 30% du financement de l’animation en France.

Pour Tiphaine de Raguenel, le rôle du groupe est d’accompagner les enfants à partir de 3 ans vers l’autonomie avec des valeurs cohérentes avec celles du service public. Certaines séries proposent des thématiques délaissées par les autres chaînes, notamment privées, comme la poésie (la collection En sortant de l’école), la lecture (la nouvelle série Yétili qui sera lancée au prochain Salon du livre de Montreuil) ou encore l’histoire et la philosophie.

Création originale versus adaptation

Pour commencer, Pascal Rogard rappelle qu’une étude de la SACD a mis en lumière le fait que les programmes d’animation de France Télévisions sont davantage des adaptations que des créations originales. « C’est un paradoxe, mais vous commandez moins de création originale que les chaînes privées, ce qui n’est pas bon pour les auteurs. » Pierre Siracusa lui rétorque que l’adaptation est revendiquée à France Télévisions : « Notre mission est de donner à l’ensemble de la population accès à des œuvres qu’on estime faire partie du patrimoine. De plus, il existe beaucoup de formes d’adaptations, dont certaines qui réservent une part conséquente à la création, avec une distribution des droits qui devraient être davantage en faveur des auteurs de l’adaptation que des éditeurs ou des auteurs historiques. » Tiphaine de Raguenel ajoute qu’en 2016, la situation a évolué : « Il faut prendre en compte le fait que les cycles de développement des créations sont plus longs que ceux des adaptations. Cette année nous coproduisons 13 nouvelles séries dont 8 créations originales. »

La nouvelle donne numérique

France Télévisions diffuse 5800 heures d’animation en linéaire et propose deux univers en numérique, sur ordinateurs, tablettes et mobiles : Zouzous pour les petits à partir de 3 ans et Ludo pour les plus de 6 ans. Cela représente 1 milliard de vidéos vues par an, soit 100 millions par mois et la moitié de la consommation de vidéos sur France Télévisions tous genres confondus. Pascal Rogard rappelle que Delphine Ernotte a annoncé le lancement d’une offre VAD par abonnement, et cite le succès de Netflix Kids, « seconde nounou des enfants ».

Une scénariste s’inquiète de savoir si France Télévisions prévoit une sécurité pour les auteurs dans ses négociations sur l’offre jeunesse numérique avec les producteurs. Tiphaine de Raguenel lui donne l’exemple de leur offre jeunesse sur Youtube : « Les recettes publicitaires générées par les 60 chaînes pilotées par France TV distribution sont réparties entre France Télévisions et les producteurs, France Télévisions n'a pas vocation à définir les répartitions de droits. » Pascal Rogard précise que la SACD a déjà négocié un bon contrat - commun avec la Scam - pour Youtube. « Le contrat actuel de la SACD avec France Télévisions est 360 degrés, c’est à dire qu‘il couvre aussi l’offre de rattrapage. Pour la future offre de Vad par abonnement de France Télévisions, le contrat sera négocié quand le service sera lancé. Mais globalement, il faut savoir qu’Internet baisse la valeur des œuvres et la rémunération des auteurs.» Finalement, dans ce contexte, France Télévisions demeure un pôle de stabilité.

A une scénariste s’inquiétant du manque à gagner pour les auteurs, Tiphaine de Raguenel répond qu’il n’est pas question de substituer les offres linéaires des chaînes par le numérique : «Nous signons des accords pour diffuser des séries produites pour le linéaire en digital, mais nous produisons aussi des contenus directement pour le digital. Notre investissement dans l’animation est maintenu et le numérique c’est en plus. » Pierre Siracusa avance une autre conséquence du numérique : « Le digital peut faire exploser les formats et on en est ravi, même si Netflix choisit pour l’instant des formats plutôt classiques. Nous avons déjà une logique de déformatage revendiquée à l’antenne, qui n’est ni facile à financer ni suivie avec enthousiasme par les producteurs. ».

Pascal Rogard signale qu’André Gattolin, sénateur des Hauts-de-Seine a récemment proposé d’interdire la publicité autour des programmes jeunesse sur France Télévisions, ce qui aurait des conséquences sur la programmation jeunesse. Tiphaine de Raguenel précise que ce n’est qu’un projet de loi.

« D’ailleurs notre nouveau COM (contrat d’objectifs et de moyens) a prévu ce risque. France Télévisions pèse 50% du financement de l’animation par les diffuseurs. Les recettes publicitaires jeunesse représentent 17 M€ et comme nous investissons 29 M€, la situation peut devenir critique à long terme.»

Coproductions

En réponse à une question du public sur les coproductions, Tiphaine de Raguenel précise que beaucoup de modèles co-existent : « Quand France Télévisions investit beaucoup, nous gardons l’exclusivité du programme, qui est exposé sur l’ensemble de nos antennes. Mais si un autre diffuseur demande la première fenêtre d’exclusivité, nous pouvons investir un complément pour une deuxième fenêtre de diffusion. Les opérateurs internationaux comme Nickelodeon, Disney, Turner, sont souvent intéressés par ce type de coproductions. Ce qui est important c’est d’avoir les droits correspondant à notre investissement. »  Pierre Siracusa rappelle que l’époque n’est plus à la domination des chaînes généralistes. Les chaînes thématiques ont maintenant des moyens de financement conséquents. Il faut se féliciter de cette augmentation des investissements dans le secteur. « Le contexte a changé : grâce au crédit d’impôt, aux mesures du CNC et des régions pour relocaliser, la fabrication se rapatrie en France. Nous avons d’excellentes écoles et auteurs ; toutes les conditions sont réunies pour que l'animation française pèse de plus en plus dans la production mondiale. » Il cite des exemples de productions de propriété américaine dans des studios internationaux en France comme Oui Oui, une propriété Dreamworks, dont la nouvelle version est conçue par des équipes exclusivement françaises de Gaumont, comme Garfield il y a quelques années.

Les deux offres Zouzous et Ludo

« Zouzous et Ludo sont nos deux univers jeunesse, explique Tiphaine de Raguenel. Zouzou concerne les pré-scolaires, et des programmes diffusés sur France 5, France 4 (case du déjeuner) ainsi que sur la plateforme numérique dédiée. On y défend des valeurs ludo-éducatives pour les 3 à 5 ans, comme le vivre ensemble en maternelle ou l’apprentissage des formes et des chiffres. Ludo est une offre pour les enfants de plus de six ans, diffusée sur France 3, France 4 et sur la plateforme numérique dédiée. L’offre du week-end de France3 pour les 6-10 ans et leurs parents fonctionne bien. Quant au matin avant l’école, ce sont les petits de la fratrie qui ont la télécommande. Les 8 à 12 ans ont aussi une case du matin « action-aventure » sur France 4, et une case de l’après-midi axée sur la comédie.

Comme France 4 diffuse de l’animation toute la journée, la production originale est exposée l’après-midi, qui est moins concurrentielle. » Elle cite deux réussites récentes créations originales sur France 4 : Les As de la jungle qui n’avait pas rencontré son public le matin et est devenue un succès en horaires de sortie d’école ; ainsi que Molusco, série inédite lancée en février 2016 également aux horaires de sortie d’école.

Pierre Siracusa revient sur le début du débat : « France 4 est un axe majeur du développement de la création originale en animation, en dehors des horaires où la concurrence est de plus en plus forte. Son repositionnement permet d’accompagner des programmations plus risquées. » D’ailleurs Tiphaine de Raguenel souligne que France 4 progresse, jusqu’à 2% de part d’audience en moyenne en octobre dernier et 12,5% de part d’audience sur les 4-14 ans (contre 2,5% à son lancement).

Les programmes recherchés

Les projets à destination des 5 à 8 ans (l’upper pre school ) sont bien accueillis, comme la comédie familiale qui marche bien sur France 3 le week-end et France 4 à la sortie d’école. Les cases action-aventure de France 4 pour les pré-ados sont aujourd’hui majoritairement alimentées par des super héros américains, un genre à réinvestir par les Français. Il n’existe quasiment pas de programmes jeunesse sur France Télévisions en dehors de l’animation : le seul exemple récent est Blanche neige et les 7 nains qui mélange fiction live et animation, pour un public de plus de 11 ans.

En parallèle, France 4 lance une série d’animation pour jeunes adultes : Lastman est l’adaptation d’un manga, initiée et portée en développement par la chaîne, dont la diffusion débute sur l’antenne à partir du 22 novembre en deuxième partie de soirée. « Elle est très réussie et fait partie de notre réflexion sur l’ouverture à un public de moins de trente ans, d’abord friand de numérique » souligne Tiphaine de Raguenel.

France Télévisions recherche également des programmes jeunesse rassembleurs : « A la différence des chaînes privées, nous ne voulons pas sur-segmenter notre offre, précise Pierre Siracusa. Notre ambition est plutôt de rapprocher les publics, garçons et filles, enfants et parents... C’est aussi une des intentions de la filiale cinéma de France 3 qui investit dans l’animation à destination de la famille. Les grandes grandes vacances est une série exemplaire dans ce domaine, suivie par un public de 6-10 ans avec leurs parents et ceux qui étaient enfants en 1939-45. On a noué un dialogue entre générations sur les événements de l’époque. »

Tiphaine de Raguenel ajoute que le succès des Grandes grandes vacances, est aussi celui du format feuilletonnant qui fonctionne mieux grâce au numérique permettant de rattraper les épisodes précédents. « Ce va et vient entre l’offre numérique et l’offre télévisée encourage ce format. Nous négocions constamment avec les producteurs pour prolonger les droits après la diffusion : pour l’instant 7 jours pour les programmes de diffusion hebdomadaire et 48 heures pour ceux de diffusion quotidienne. » 

Pierre Siracusa conclu en rappelant l'appel à projets pour une série de format 26 minutes, avec une héroïne féminine contemporaine à destination des 6-10 ans, lancé au MIFA en juin 2016 et qui sera clôturé le 15 décembre prochain.

Valérie Ganne